Le legs de Chavez à la bourgeoisie

Mis a jour : le dimanche 7 juillet 2013 à 00:21

Mot-clefs: contrôle social
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Le legs de Chavez à la bourgeoisie : un programme de défense du capital, une grande mystification pour les masses appauvries...

Nous publions ci-dessous de larges extraits d’un article écrit par notre section au Venezuela suite au décès d’Hugo Chavez. La version intégrale est disponible sur notre site en langue espagnole.

Il n’y a pas que les hiérarques de l’Etat vénézuélien qui pleurent la mort de Chavez, mais aussi de nombreux gouvernants d’Amérique latine et du monde. Certains d’entre eux sont même venus "faire leurs adieux" au leader de la "révolution bolivarienne". Beaucoup sont venus à cause de leurs engagements politiques et commerciaux (c’est le cas des pays membres de l’ALBA1 et des pays bénéficiaires d’accords pétroliers avec le Venezuela), mais tous ont entonné à l’unisson un concert de lamentations sur la disparition de ce chef d’État. Au nom de "la lutte contre la pauvreté" et "la justice sociale", Chavez a réussi à imposer un projet de gouvernement qui, pendant 14 ans, a permis à une large partie de la bourgeoisie d’attaquer les conditions de vie et la conscience du prolétariat (…).

Le prolétariat doit s’appuyer sur son expérience historique pour rejeter et démasquer ce déluge de sentimentalisme et d’hypocrisie de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoise. Chavez est un mythe créé par le capitalisme, alimenté et renforcé par la bourgeoisie nationale comme mondiale, à l’aide de la mystification du "socialisme du XXIe siècle". La bourgeoisie mondiale, surtout ses tendances de gauche, a besoin de maintenir vivant ce mythe. Et le prolétariat, de son côté, a besoin de développer ses propres armes pour combattre l’idéologie du chavisme et ainsi montrer aux couches sociales les plus appauvries le véritable chemin vers le socialisme.

L’émergence du chavisme : un projet bourgeois, nationaliste de gauche

L’émergence de Chavez dans l’arène politique date de sa tentative de coup d’État à la tête d’un groupe de militaires contre le social-démocrate Carlos Andrés Pérez en 1992. Depuis, sa popularité n’a jamais cessé de grandir de manière vertigineuse jusqu’à son arrivée à la présidence de la république au début de l’année 1999. Durant cette période, il a réussi à engranger les fruits du mécontentement et de la méfiance de larges secteurs de la population vis-à-vis des partis social-démocrate (gauche) et social-chrétien (droite) qui faisaient l’alternance au pouvoir depuis la chute de la dictature militaire en 1958, surtout auprès des masses les plus paupérisées du Venezuela touchées par la crise économique des années 1980 et qui furent les protagonistes des révoltes de 1989. Ces deux partis étaient entrés dans un processus de décomposition caractérisé par une corruption généralisée et l’abandon des tâches de gouvernement, ce qui n’était que l’expression de la décomposition qui embrassait l’ensemble de la société, surtout au sein des classes dominantes, au point que celles-ci ont été incapables de donner un minimum de cohésion à leurs forces pour garantir la paix sociale.

Chavez, grâce à son charisme et à son ascendant auprès des masses les plus paupérisées, qui ont vu en lui l’avènement enfin possible d’un État protecteur, reçut le soutien de plusieurs secteurs du capital national, notamment des forces armées, ainsi que des partis de gauche et des gauchistes des années 1960 et 1970, lesquels ont ressuscité leur vieux programme politique basé sur les luttes de "libération nationale" remis au goût du jour : toujours contre "l’impérialisme yankee" et pour le surgissement d’une authentique bourgeoisie nationaliste et bolivarienne, favorable à la création de la "grande patrie sud-américaine" et appuyant ses objectifs sur les revenus très juteux des exportations pétrolières (…). Donc, dès le départ, le projet chaviste fut conçu comme un projet bourgeois de gauche, capitaliste d’État et nationaliste, basé sur une union entre les civils et les militaires, et prenant comme référence les régimes les plus despotiques d’Asie, d’Afrique et du Moyen-Orient, beaucoup d’entre eux étant d’anciens alliés du bloc impérialiste russe disparu.

Tout au long de ses 14 ans de gouvernement, Chavez a permis à son projet de gouvernement de prendre corps. Celui-ci sera plus tard nommé "socialisme du XXIe siècle" et se nourrira de l’exclusion et de la confrontation avec les secteurs du capital national au pouvoir jusqu’en 1998 et des secteurs du capital privé opposés à Chavez, ainsi que d’une géopolitique régionale et mondiale agressive renforcée par un anti-américanisme radical.

Son grand "secret", célébré par une partie importante de la bourgeoisie mondiale, consiste en ce qu’il a su renouveler les illusions et les espoirs de la grande masse de pauvres laissés pour compte au Venezuela, en les sortant de "l’invisibilité", en leur faisant croire qu’un jour ils pourraient sortir de leur situation de misère, alors que ce que le chavisme a fait en réalité, c’est appauvrir l’ensemble de la population, les travailleurs surtout, en appliquant la formule maitresse de la gauche du capital : le "nivellement par le bas". Et c’est ainsi que le chavisme a réussi à contenir le malaise social de cette masse de pauvres que le capitalisme décadent a accumulé tout le long du XXe siècle, une masse qui n’a cessé d’augmenter parce qu’il est impossible pour le capital de l’intégrer au travail productif. Mais il a également atteint un autre objectif qui fait l’envie des autres bourgeoisies : il peut compter sur une masse électorale qui a permis aux nouvelles élites civiles et militaires de la classe dominante de se maintenir au pouvoir par les voies démocratiques. Ce n’est pas un hasard si les forces chavistes, pendant ces 14 années au pouvoir, ont emporté 13 des 15 élections nationales qu’elles ont organisées.

Chavez : un indéniable produit de la décomposition de la société capitaliste

Le surgissement du chavisme ne doit pas être envisagé uniquement comme le résultat de l’échec des gouvernements qui l’ont précédé, encore moins comme le résultat du seul charisme de Chavez, tel que la bourgeoisie voit les choses, c'est-à-dire les grands personnages comme seul moteur de l’histoire. Le chavisme est l’expression de la décomposition du système capitaliste dans son ensemble. L’effondrement du bloc russe à la fin des années 1980 fut le signal le plus visible de l’entrée du capitalisme dans la nouvelle phase de sa décadence, celle de sa décomposition2. Cet événement, qui bouleversa le système des blocs impérialistes existant jusqu’alors, a eu deux conséquences principales : l’affaiblissement progressif de l’impérialiste américain au niveau mondial et une attaque en règle contre la conscience de classe du prolétariat, avec un battage incessant identifiant l’effondrement du bloc stalinien avec la "mort du communisme". Les secteurs du capital, pour pouvoir survivre dans leur tâche d’embrigadement de la classe ouvrière, devaient fabriquer de "nouvelles" idéologies ; et c’est ainsi que, au cours des années 1990, surgit la "troisième voie" avec des mouvements de gauche et gauchistes dans les pays de la périphérie mais, aussi d’Europe. C’est dans ce bouillon de culture, produit de la décomposition du système capitaliste, que Chavez émerge et consolide son projet, en compagnie d’autres leaders et d’autres mouvements sociaux de gauche dans plusieurs pays d’Amérique latine : Lula avec le soutien du PT, du MST et des Forums Sociaux au Brésil ; Evo Morales en Bolivie avec le mouvement indigéniste ; ou le zapatisme au Mexique et son soutien au mouvement indigène et paysan, etc. (…).

Le régime chaviste n’a pas pu stopper l’avancée imparable de la décomposition sociale au Venezuela ; c’est plutôt le contraire : il en a été un facteur d’accélération tant sur le plan intérieur que régional. En chassant les hauts bureaucrates des entreprises et des institutions de l’Etat, le chavisme les a remplacé par de nouveaux bureaucrates civils et militaires qui sont parvenus à amasser de grandes fortunes et des propriétés à l’intérieur et à l’extérieur du pays au moyen d’une corruption dépassant largement celle des gouvernements précédents. Le chavisme a ainsi su acheter la fidélité à son projet "révolutionnaire" en distribuant sans compter les revenus du pétrole (…)

L’hégémonie des fractions chavistes de la bourgeoisie au pouvoir est basée sur un renforcement de l’Etat sur tous les plans et un affrontement permanent avec des secteurs du capital national opposés au régime, surtout contre quelques représentants du capital privé, soumis à des expropriations et des contrôles ; c’est la manière avec laquelle ce régime justifie devant ses supporters qu’il lutte contre "la bourgeoisie", alors que beaucoup de chavistes sont devenus de dignes représentants du capital privé. C’est ainsi que l’affrontement politique entre les fractions du capital national a été le trait dominant du régime chaviste ; une lutte où chaque fraction du capital tire de son côté et essaye d’imposer ses intérêts particuliers, y entraînant l’ensemble de la société et en ayant des répercussions sur tous les plans de la vie sociale.

Sur le plan économique, la crise générale du système a mis à nu le caractère insoutenable des prétentions du chavisme à élever le Venezuela au rang de puissance économique régionale, ce qui se concrétise, entre autres choses, par l’abandon de l’infrastructure industrielle du pays (qui affecte même "la poule aux œufs d’or", l’industrie pétrolière), les infrastructures routières et le service de l’électrification (pourtant l’un des meilleurs d’Amérique latine il n’y a pas plus de deux décennies) qui sont fortement délabrés. Au niveau des télécommunications, le Venezuela souffre d’un retard considérable par rapport aux autres pays de la région.

Mais c’est au niveau social que se produit le pire des drames : la détérioration des services de santé et de l’éducation (que le chavisme vend comme l’une des plus grandes réussites de "la révolution") est plus forte qu’il y a une décennie ; et la sécurité publique a été pratiquement abandonnée (mais ce n’est, en revanche, pas le cas quand il s’agit de réprimer les manifestations des travailleurs et de la population) : en 14 années de gouvernement "socialiste", plus de 150 000 personnes ont été assassinées, ce qui a placé le Venezuela (et surtout sa capitale, Caracas) au rang des pays où la criminalité est la plus élevée au monde, dépassant les chiffres du Mexique et de la Colombie3.

Lors du décès du grand leader de la "révolution bolivarienne", le pays berceau du "socialisme du XXIe siècle" se retrouve enfoncé dans une crise économique grave. En 2012, les indicateurs économiques ont battu tous les records et mettent en évidence que l’économie est aussi malade que l’était son ancien président : déficit fiscal élevé (autour de 18% du PIB, le plus élevé de la région), à cause d’une dépense publique pharamineuse (51% du PIB) ; les importations ont été les plus élevées depuis 16 ans, autour de 56 milliards de dollars, et elles équivalent à 59% des exportations ; il y a eu 22% d’inflation, la plus élevée de la région (…). Et pour aggraver la situation, la Chine, qui a fait d’importants crédits à l’État vénézuélien ces dernières années, refuse d’en octroyer d’autres à une économie qui ressemble à un puits sans fond. Par ailleurs, les doutes sur la santé de l’économie vénézuélienne rendent plus difficile et coûteux le placement des bons d’Etats sur le marché, pour lesquels il faut payer une prime de 13,6%.

Le projet chaviste du "socialisme du XXIe siècle" est un énième échec de la bourgeoisie, une version du capitalisme d’État au XXIe siècle qui enfonce les travailleurs et la société dans la pauvreté alors que la classe bourgeoise, et surtout la nouvelle élite chaviste, s’enrichit. Voilà un exemple qui montre que la droite, la gauche et les gauchistes n’ont aucune solution contre la misère et la barbarie auxquelles le capitalisme nous soumet.

Le mythe de la réduction de la pauvreté

Depuis la mort de Chavez, tant les chefs d’État que les hauts représentants d’institutions comme l’ONU, l’OEA ou la Banque Mondiale (BM) ont insisté sur sa politique en faveur des plus pauvres qui, d’après ces pontes, aurait permis de réduire la misère au Venezuela. Les représentants des partis de gauche, des groupes gauchistes ou des mouvements sociaux se sont également fait l’écho des statistiques manipulées par le pouvoir, prenant le relais d’une propagande orchestrée par le chavisme pour montrer au monde que celui-ci aurait réduit la pauvreté en "redistribuant les richesses", en mettant les ressources de l’État au profit des plans d’alimentation, de santé, d’éducation, etc., pour les secteurs qui en ont le plus besoin.

D’après les chiffres de l’INE, l’organisme chargé des statistiques au Venezuela, ces chiffres montreraient les "réussites de la révolution" de Chavez : les foyers pauvres seraient passés de 49% de la population à 27,4% entre 1998 et 2011 (quelque 4 millions), rejoignant les 37 millions de personnes qui, d’après la BM, auraient cessé d’être pauvres dans la dernière décennie en Amérique latine. La bourgeoisie mondiale a visiblement besoin de mettre en avant des pays qui, sous le régime capitaliste, seraient en voie de "d’éradiquer la pauvreté" et proches de tenir les échéances des "Objectifs du millénaire" que l’ONU avait mis en avant.

La réalité est bien différente car le régime de Chavez n’a fait que massifier la pauvreté, en maintenant les pauvres dans leur misère, en réduisant le niveau de vie des travailleurs sous contrat et des secteurs les plus pauvres des couches moyennes (…)

Le régime se vante d’avoir créé des emplois (autour d’un million dans le secteur public), en opposant cette affirmation au fait (vrai, par ailleurs) qu’en Europe et aux Etats-Unis, c’est le chômage qui augmente. Il est vrai que l’emploi a augmenté au Venezuela de même que dans plusieurs pays de la région, mais il s’agit d’emplois précaires, sans contrat, à durée ni déterminée ni indéterminée, violant même les lois du travail, sans le moindre salaire social de base (santé, aide à l’éducation des travailleurs eux-mêmes et de leurs enfants, etc.) (…). Grâce à cette nouvelle machine de guerre sociale, le chavisme a opéré une véritable saignée parmi les travailleurs des secteurs productifs, en écrasant les salaires autour du salaire minimum (300 $-US au taux de change officiel et 100 $, au marché noir) (…).

Le renforcement de l’État

Chavez avait su "rafraîchir" la mystification démocratique en appliquant la formule de la "démocratie participative". Il a noyauté et mis sous contrôle de l’État les couches les plus pauvres de la population et les mouvements sociaux, à travers des organisations comme les Cercles Bolivariens et, plus récemment, les Conseils communaux, le tout agrémenté de nouveaux plans d’assistance clientélistes appelés "Missions". C’est ainsi que le chavisme a réussi à concrétiser la formule maitresse de l’égalitarisme promue par la gauche, celle du "nivellement par le bas", autrement dit, élargir la paupérisation à l’ensemble de la population, surtout au sein de la classe ouvrière. Le régime de Chavez a réussi à renforcer la puissance de l’État contre la société, ce qui est dans la droite ligne de la vision défendue par la gauche selon laquelle "socialisme" veut dire plus d’État.

De cette manière, l’État ne s’est pas seulement renforcé sur le plan économique en expropriant les secteurs du capital privé opposés au régime, il a aussi renforcé un totalitarisme étatique omniprésent à tous les niveaux de la société. Avec Chavez, la société s’est militarisée et le caractère policier de l’État s’est approfondi pour contrôler et réprimer la population, surtout les travailleurs.

Au niveau interne et externe, le chavisme, à l’instar de ce que font la bourgeoisie cubaine et d’autres bourgeoisies de la région, utilisent "l’impérialisme américain" pour expliquer tous les maux et, surtout pour justifier leur propre politique impérialiste.

Historiquement la bourgeoisie vénézuélienne n’a jamais caché sa volonté de devenir une grande puissance régionale, une orientation que le chavisme a exacerbée grâce au déclin de la puissance américaine dans le monde, notamment dans leur arrière-cour latino-américaine. Grâce à la formule constamment rabâchée de "la menace impérialiste", le régime chaviste justifie l’augmentation des achats d’armement, au point que, selon le Rapport de 2012 du Stockholm International Peace Research Institute sur les ventes d’armes, le Venezuela est devenu le premier importateur d’armes conventionnelles d’Amérique du Sud et le treizième du monde, en augmentant de plus de 500 % l’achat d’armement entre 2002 et 2006, la Russie étant l’un de ses principaux fournisseurs. C’est ainsi que le gouvernement vénézuélien, qui n’arrête pas de parler de paix et d’union régionale, se joint à la course aux armements à laquelle participent les bourgeoisies de la région, en contribuant avec ardeur à la déstabilisation de celles-ci (…).

Le régime chaviste mène une géopolitique plus agressive que les gouvernements qui l’ont précédé. Avec l’objectif de construire "la grande patrie de Bolivar", et en utilisant les ressources pétrolières comme arme de pénétration, il a réussi à devenir un facteur de déstabilisation à cause de la concurrence plus ou moins feutrée avec d’autres aspirants régionaux, surtout le Brésil et la Colombie. Ce régime a créé un ensemble avec Cuba, l’ALBA, qui regroupe les pays acheteurs de la franchise "socialisme du XXIe siècle", ainsi que "PétroCaraïbe"4, pour pénétrer la région des Caraïbes, et d’autres accords avec les pays du Mercosur, l’Argentine notamment. Ces pays ont droit à des avantages sur leurs importations pétrolières et à des "aides" diverses de l’État vénézuélien. C’est ainsi que le chavisme achète des « loyautés » au niveau régional, en investissant une bonne partie de la rente pétrolière et en dégradant les conditions de vie du prolétariat vénézuélien.

Une banalisation du socialisme et une attaque contre l’identité de classe

Après une décennie de campagne orchestrée par la bourgeoisie mondiale autour de la "mort du communisme" à la suite de l’effondrement du bloc stalinien en 1989, avec pour objectif d’affaiblir la conscience et la lutte du prolétariat pour une nouvelle société, le chavisme est venu renforcer ladite campagne, en banalisant et en dénaturant le socialisme, en lui arrachant sa réelle essence prolétarienne. Les secteurs bourgeois et petits-bourgeois opposants apportent aussi leur contribution à cette campagne, en qualifiant le régime de "communiste" ou de "castro-communiste". Ceci est l’un des apports le plus importants de la bourgeoisie chaviste, son obole à l’ensemble de la bourgeoisie, puisque cet amalgame est une attaque en règle contre la conscience de classe du prolétariat, non seulement au Venezuela, mais aussi au niveau régional et mondial.5

Prétendre qu’une "révolution" est en marche, que le socialisme serait en train de s’installer dans un pays grâce à une poignée de militaires et de gauchistes aventuriers qui ont pris le contrôle et renforcé l’État capitaliste, où le sujet révolutionnaire serait le "peuple", où la pauvreté serait prétendument dépassée avec des plans d’assistance, et où l’on serait contre le capitalisme et l’impérialisme parce qu’on lance des diatribes contre les Etats-Unis, c’est prétendre répéter au XXIe siècle la tragédie de ce qui a été au siècle passé la soi-disant "révolution cubaine" contre le développement de la conscience de classe du prolétariat cubain, de celui de l’Amérique latine et du monde entier (…).

La prétendue "révolution bolivarienne" n’a rien à voir avec le socialisme. Il s’agit d’un mouvement chauvin et nationaliste, alors que, comme on le sait, le Manifeste Communiste, premier programme politique du prolétariat, met en avant depuis 1848 le mot d’ordre : "Les prolétaires n’ont pas de patrie ni d’intérêts nationaux à défendre". La "révolution" chaviste est un mouvement aux références hors du temps, parce qu’il prétend nous faire remonter à l’indigénisme précolombien et à la tradition bolivarienne, une idéologie en lien avec la bourgeoisie révolutionnaire de son temps (début du XIXe siècle) en lutte contre la domination espagnole au profit de l’oligarchie créole, une pensée aujourd’hui totalement réactionnaire. Le chavisme est un projet bourgeois qui ne part pas du tout d’un mouvement de luttes du prolétariat, mais des secteurs de la petite bourgeoisie gauchiste civile et militaire, aigrie parce qu’exclue du pouvoir à la suite du renversement de la dictature en 19586. Il s’appuie sur les masses paupérisées et sur les secteurs les plus faibles du prolétariat, que la bourgeoisie vénézuélienne a habitués pendant des décennies à l’assistance et au clientélisme politique, parce que ces secteurs sont plus vulnérables et plus enclins à se laisser berner par la moindre miette que l’État distribue. C’est dans ce but que ce régime organise les Cercles Bolivariens ou Conseils Communaux et mobilise pour précariser les conditions de vie de la classe ouvrière active (qu’il qualifie d’aristocratie ouvrière) allant même jusqu’à l’affronter avec ses bandes armées. Dans ce sens, le projet chaviste s’inscrit dans l’ensemble des "mouvements sociaux" promus par la gauche et le gauchisme dont l’objectif consiste en ce que les masses paupérisées s’habituent à vivre dans la misère et la précarité et que leurs luttes ne rejoignent pas celles du prolétariat, de la classe sociale qui produit de manière associée, qui utilise la grève comme mécanisme de confrontation contre le capital et qui peut prendre conscience de la force sociale qu’elle représente et lutter pour dépasser la misère à laquelle le capitalisme la soumet (…).

La riposte du prolétariat

La mort de Chavez ne signifie pas mort du chavisme. Chavez n’a pas été ni ne sera pas le dernier dirigeant populiste d’un pays latino-américain : le XXe siècle a accouché de plusieurs chefs d’État avec des profils plus ou moins semblables qu’on considérait comme une espèce en voie d’extinction. La bourgeoisie a besoin de ses Chavez pour contrôler et essayer de leurrer les masses les plus pauvres qui, en partie, appartiennent aux secteurs les plus faibles et les plus atomisés du prolétariat, des secteurs qui, inévitablement, continueront à s’accroitre tant que le système capitaliste, qui ne fait que s’enfoncer dans sa décadence et sa décomposition, perdurera.

Cette situation dramatique met le prolétariat au défi historique de développer ses luttes et de devenir la référence pour ces masses miséreuses qui mettent aujourd’hui leurs espoirs dans l’État et dans ce genre de messies que, tel Chavez, le capitalisme crée. Le prolétariat au Venezuela lutte, malgré le harcèlement idéologique et répressif de l’État, malgré la polarisation politique excitée par les factions du capital. Des travailleurs du secteur industriel et du secteur public, utilisent l’arme de la grève et de la manifestation pour affronter l’État ; même si certains ont des sympathies vis-à-vis du chavisme, ils montrent, par contre, une méfiance vis-à-vis de l’État-patron. Les attaques permanentes de l’État "socialiste" les poussent à résister ; ils n’ont pas d’autre chemin7 (…).

Face à l’idéologie gauchiste du chavisme, face aux idéologies que la bourgeoisie génère et continuera à générer pour la sauvegarde de son système, le prolétariat au Venezuela et au niveau mondial a besoin de développer sa lutte contre le capital en allant plus loin que ses revendications immédiates, en développant sa conscience politique, en s’organisant en tant que classe autonome. La classe ouvrière ne connaît pas de frontières dans sa lutte, et doit prendre conscience que ce n’est qu’en luttant de façon autonome contre toutes les idéologies démoralisantes, dans tous les pays, mais avec des formes différentes, et en luttant sur le terrain de la défense de ses propres intérêts, pas ceux d’un Etat, quel qu’il soit, qu’elle pourra imposer la construction d’une autre société ouverte à la libération de toute l’humanité : celle du communisme (…).

Internacionalismo - Courant Communiste International

1 Alternative Bolivarienne pour les Amériques dont font partie l’Equateur, le Nicaragua, la Bolivie, Cuba et quelques autres pays (NdT).

2 Cf. La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste, republié en ligne ( http://fr.internationalism.org/icconline/2013/la_decomp....html) (NdT)

3 Voir l’article en espagnol : Incremento de la violencia delictiva en Venezuela: Expresión du drama de la descomposición du capitalismo, (juin 2012).

4 PétroCaraïbe est un accord entre le Venezuela est plusieurs pays des Caraïbes permettant à ces derniers d’acheter du pétrole vénézuélien à des prix préférentiels (NdT).

5 On peut constater comment cette mystification idéologique s’est transposée en France avec, d’un côté, Mélenchon et son Parti de Gauche qui sont devenus les défenseurs inconditionnels du chavisme. Et, de l’autre côté, le reste de la bourgeoisie, en particulier les journalistes qui font la fine bouche et se pincent le nez devant un régime "socialiste" "si peu démocrate" tout en "faisant justice" au chavisme pour avoir prétendument "réduit la pauvreté" [NdT].

6 Il s’agit de la dictature droitière et pro-américaine du général Pérez Jiménez. Après sa chute et jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Chavez en 1999, il y a eu une succession de gouvernements tantôt à droite (démocratie chrétienne) tantôt à gauche (social-démocratie) mais aussi corrompus les uns que les autres. Pendant ces années, le Venezuela a connu des mouvements et des guérillas pro-castristes [NdT].

7 Voir les articles : Guayana est une poudrière : le prolétariat à la recherche de son identité de classe à travers la lutte (mars 2010), ( http://fr.internationalism.org/icconline/2010/guayana_e....html) et Les ouvriers de Guayana (Venezuela) luttent contre le chavisme. (juillet 2011), ( http://fr.internationalism.org/icconline/2011/les_ouvri....html)

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Commentaire(s)

> modé prudence n°3

Cette contribution est mise en débat car elle appartient à un type de contribution à la fois nombreuses et déjà publiées sur d'autre site sur internet. De ce fait, elles tendent à invisibiliser les autres contributions publiées sur le site en occupant démesurément la place des contributions visibles sur le site. Nous demandons donc aux auteurs de ces contributions de procéder plutôt soit par une sorte de « digest » des contributions qu'ils publient (avec les liens vers ces mêmes contributions originales) ou en publiant une seule contribution les résumant.

Le collectif de modération Indymedia Nantes.

> commentaire masqué

Un commentaire a été masqué.

Une fois encore, indymedia n'est pas là pour allimenter les querelles de clochers. On peut reprocher beaucoup de choses au CCI et indy nantes ne peut pas être suspecté d'êre un relai sympatisant vu la modération qu'on en fait. Mais critiquer juste pour critiquer n'a aucun sens si ce n'est pas un complément d'information qui apporte un vrai suplément à la lecture de l'article.

Merci.

> Le legs du CCI à l’Empire

Dénoncer le CCI pour l’idéologie qu’il véhicule, ce n’est pas une querelle de clocher, à moins de considérer que la diffusion de certaines idées ne mérite pas de réponse alors même que ces idées vont dans le sens de la pensée dominante et de la propagande que nous assènent les médias du pouvoir.

La diabolisation systématique de certains Etats ou de certaines personnes n’est pas l’exclusivité de la propagande occidentale, on la trouve aussi chez de soi-disant révolutionnaires pour lesquels elle tient lieu d’analyse. Le nombre d’articles sur le Venezuela, comparé à d’autres pays, est impressionnant, comme si le fait de sortir de l’emprise étasunienne était le péché suprême que ne peuvent supporter nos idéologues de la soumission à l’ordre mondial en attendant la révolution internationaliste. C’est tout ou rien : ou bien c’est le grand soir, ou bien on continue comme ça.

Le traitement médiatique particulier de Chavez a été dénoncé par des médias alter comme Acrimed, qu’on ne peut accuser de faire des querelles de clocher. Cette dénonciation s’applique essentiellement aux médias dominants, mais il est triste de constater que certains essaient d’importer cette « tempête médiatique d’informations et de commentaires approximatifs, biaisés, voire mensongers qui les apparentent à de la pure propagande » dans les médias alter.

Mort ou vif, Chavez est la cible du mépris des médias

La mort d’Hugo Chavez a suscité, en France, une tempête médiatique d’informations et de commentaires approximatifs, biaisés, voire mensongers qui les apparentent à de la pure propagande. Que le rôle du président du Venezuela et la politique qu’il a conduite fassent l’objet de controverses, rien de plus normal. Pour peu qu’elles reposent sur des informations exactes et des enquêtes effectives, et non sur une surenchère de raccourcis et de slogans. Nous y reviendrons...

… Après nous être tournés vers les médias états-uniens qui ont donné la pleine mesure de ce que des médias dominants peuvent accomplir. C’est pourquoi nous publions ci-dessous un article disponible sur le site de FAIR – « Fairness and Accuracy in Reporting » [1] –, un observatoire dédié à la critique des pratiques médiatiques aux États-Unis. “In Death as in Life, Chávez Target of Media Scorn” – c’est le titre de cet article date du 6 mars 2013 – est publié sous licence Créative Commons. En voici la traduction.

http://www.acrimed.org/article4023.html

> Un pur produit de propagande mensongère !

Effectivement, le CCI consacre beaucoup d'articles à certains États par rapport à d'autres ; il est manifeste par exemple qu'il y a peu d'articles sur l'Australie ou le Bhoutan dans la presse du CCI ; mais c'est lié à deux éléments : d'une part, il y a une section du CCI au Venezuela, pas encore au Bhoutan ni en Australie - ça viendra peut-être. Le second, c'est qu'il n'y a que très peu de personnages comme le commentateur précédent qui cherchent à nous présenter le Bhoutan comme un État-modèle, alors qu'il y en a beaucoup qui nous présentent le Venezuela ou Cuba comme des « peuples » qui « résisteraient » à « l'Empire » et autres calembredaines invraisemblables basées sur les arguments staliniens les plus puants !

Contrairement au commentateur précédent qui montre qu'il est surtout un petit-bourgeois qui joue les comptables, le CCI et les révolutionnaires authentiques ne comptent pas combien de fois ils dénoncent un État plutôt qu'un autre : pour eux TOUS les États sont capitalistes et impérialistes, et le commentateur précédent n'étant PAS D'ACCORD avec cette idée, charge à lui de nous démontrer que le Venezuela serait socialement et politiquement autre chose qu'un pays aussi capitaliste et impérialiste que les États-Unis, par exemple, ou que Cuba, autre exemple !

Outre la calomnie des révolutionnaires internationalistes, le but du commentateur précédent est et a toujours été d'imposer une logique bourgeoise d'Union sacrée et de dénoncer tout ce qui ressemble à la lutte de classe - dans les États qu'il défend, bien entendu ! Il ne peut donc que s'opposer frontalement aux défenseurs intransigeants de la lutte de classe que sont les révolutionnaires communistes !

Ajoutons que l'article d'Acrimed mis en lien par le commentateur précédent reprend complaisamment la propagande mensongère de l'État chaviste en ce qui concerne la nature soi-disant « socialiste » du régime au pouvoir au Venezuela. Cet article n'a donc AUCUNE CRÉDIBILITÉ pour nous parler des mensonges - bien réels au demeurant - de la propagande américaine sur Chavez : il est lui-même porteur de mensonges tout aussi gros !

> 1 partout, balle au centre, stop.

C'est bon, il me semble que vous avez dit clairement vos positions. Pas la peine d'en rajouter pour avoir le dernier mot.

De notre côté, il y a belle lurette qu'on sait que Chavez n'est pas un ange, en témoigne l'accueil qu'indy nantes avait fait à une tournée d'information de la Libertaria en 2007

Bref, que le CCI radotte, c'est pas nouveau, mais il est libre de parler de ce qu'il veut et sourtout il serait bienvenu que lui comme vous soyez concis et non-monopolisant-e-s (hé oui, ça fait partie des formes de domination qui ne nous plaisent pas trop...)

Du coup, les commentaires suivants risquent de passer à la moulinette s'ils ne contiennent pas de vraies informations et s'ils se contentent de faire du verbiage théorique, assimilables donc à de la querelle de clocher, vous êtes prévenu-e-s.

> C’était mieux avant…

Je sais encore lire, et je sais faire la différence entre un article critique de n’importe quel régime et un pamphlet qui reprend la propagande mensongère des grands médias, mais avec un langage et des thèmes plus « révolutionnaires ».

Voilà ce qu’on trouve dans le texte :

« Chavez avait su "rafraîchir" la mystification démocratique en appliquant la formule de la "démocratie participative". Il a noyauté et mis sous contrôle de l’État les couches les plus pauvres de la population et les mouvements sociaux »

« Avec Chavez, la société s’est militarisée et le caractère policier de l’État s’est approfondi pour contrôler et réprimer la population, surtout les travailleurs. »

« Le régime chaviste mène une géopolitique plus agressive que les gouvernements qui l’ont précédé. »

Etc., etc.

Tout le reste est à l’avenant. On ne saurait mieux dire que pour certains « révolutionnaires » c’était mieux avant. De même pour le dénigrement systématique de toutes les luttes de libération dans le monde, assimilées à des affrontements entre bourgeoisies rivales.

Tout est noir dans ce bilan, pas un seul aspect positif, et on va me dire que dénoncer ça c’est des querelles personnelles ? C’est bien d’une analyse politique qu’il s’agit et ceux qui ont une vision du chavisme non manichéenne ont bien le droit de s’exprimer.

Hugo Chavez, victime d’un oxymore?

« Dictateur élu et réélu démocratiquement » (oxymore DNA)

Décidément, la plupart des médias, n’aiment pas Hugo Chavez. Au point d’écrire des incohérences, comme Pascal Jalabert, journaliste du groupe EBRA [m'en tombent].

Le commandant Chavez a été constamment réélu par le peuple du Venezuela qui pour une fois a profité de la manne pétrolière et vu son pouvoir d’achat augmenter et sa situation générale progresser.

A la différence de François Mitterrand ou de François Hollande, Chavez tenait ses promesses électorales.

Certes, Chavez aurait pu se passer de soutenir des tyrans comme Assad en Syrie ou Ahmanidejad en Iran, selon le vieux principe, erroné, d’après lequel les ennemis de mes ennemis seraient mes amis.

Mais l’histoire retiendra de lui qu’il a rendu sa dignité aux pauvres de son pays.

http://la-feuille-de-chou.fr/archives/46293

On remarquera que cette analyse est à l'opposé de celle du CCI au niveau du bilan global du chavisme. Est-elle moins crédible pour ça ?

> Un autre son de cloches

Mon témoignage sur Hugo Chavez

Hervé Kempf

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Société

Mon témoignage sur Hugo Chavez

Hervé Kempf

lundi 11 mars 2013

Je n’avais guère prêté attention à Hugo Chavez. Pour moi, le Venezuela évoquait un pays pétrolier longtemps réduit à un statut de semi-colonie par les Etats-Unis, et qui par ailleurs avait subi des inondations catastrophiques en 1999. Chavez ? Hmm ?

Mais peu avant la conférence de Copenhague sur le climat, en 2009, la traduction en espagnol de mon livre, Comment les riches détruisent la planète, lui fut transmise. Il faut savoir que Chavez participait tous les dimanches à un programme radiophonique de plusieurs heures, mélange de radio-crochet, chansons, jeux, informations sur l’activité du gouvernement et éducation politique populaire. Une part de la faconde intarissable de l’animateur Chavez venait de ses lectures de la semaine, que ce quasi-autodidacte dévorait pendant ses nuits.

Advint la conférence de Copenhague sur le climat en 2009. On l’a oublié aujourd’hui, mais cette conférence se produisit dans un état d’excitation impressionnant, dans un moment où la question du changement climatique n’avait jamais été aussi présente dans la conscience collective. Et tout ce que la planète comptait d’écologistes engagés et de chefs d’Etat étaient animés par l’irrépressible besoin… d’ETRE LA.

Permettez-moi de vous raconter comment j’ai croisé alors Hugo Chavez – il s’agit en fait des notes que j’avais prises alors, pour le récit de la conférence. ( http://www.reporterre.net/spip.php?article764 )

Ainsi donc, le 16 décembre 2009… me voici à côté de la salle plénière, qui normalement interdite d’accès aux journalistes. Soudain, des gardes de l’ONU courent derrière nous, rentrent tout agités dans la grande salle. On se faufile à leur suite.

Deux manifestants ont réussi à parvenir à la tribune et à crier des slogans. Ils sont emmenés par les gardes de l’ONU, et ils continuent à crier sous les applaudissements des délégués. Je file vers eux avec mon magnéto, voir ce qui se passe, quand je suis interpellé : "Eh Hervé !"

C’est Maximilien, un conseiller de Chavez. "Reste, il va parler dans un moment". Maximilien propose d’aller saluer le président. On y va. La salle contient mille personnes à l’aise, assises en rang derrière des tables, chacun avec un panonceau portant le nom de son pays ; les pays sont alignés par ordre alphabétique. C’est une salle, vous mettriez deux terrains de football. El presidente a, sur sa table, un exemplaire de Como los ricos destruyen el planeta. ( http://www.reporterre.net/spip.php?article22 ) Maximilien me présente (tout ça, alors qu’un autre président est en train de parler à la tribune), "c’est l’auteur. - Ah, très bien". Chavez me serre la main, il serre ferme. "Et comment ça se prononce, votre nom, Kempé ? Et le prénom, Arve ?" Je lui dis. On retourne à notre place, ça va bientôt être son tour.

Ca y est. Il monte à la tribune, ses documents dans la main. Vingt minutes de festival. Tiens, Alain Juppé arrive, va s’assoir. Chavez : "A bas la dictature impériale... il n’y a pas de démocratie... Deux jeunes sont montés à la tribune, je salue tous ceux qui sont dehors [les manifestants], ce sont des jeunes, ils sont préoccupés de l’avenir... Un fantôme rôde parmi nous, dans les couloirs, dans cette salle, personne n’ose le nommer, c’est le capitalisme !... Les manifestants ont deux slogans que je reprends mon compte : ’Changer le système, pas le climat’, et ’Si le climat était une banque, on l’aurait déjà sauvé". Applaudissements, comme souvent ensuite, et comme quand les deux jeunes criaient, tout à l’heure. La majorité des délégués viennent de pays du sud, et ils se défoulent.

Et puis Chavez dit : « Je recommande le livre de Hervé Kempf, vous pouvez l’avoir en espagnol et en français, en anglais probablement, Como los ricos destruyen el planeta, Hervé – Kempf,- il insiste bien sur les mots, c’est pour cela qu’il voulait vérifier la bonne prononciation, il y a un instant - Como los ricos destruyen el planeta. Le Christ a dit : il est plus facile à un chameau de passer dans le trou d’une aiguille qu’à un riche de rentrer au paradis. Les riches détruisent la planète. Peut-être pensent-ils qu’il y en aura une autre quand ils auront détruit celle-ci, mais je ne peux en voir aucune dans la galaxie pour l’instant. Ignacio Ramonet m’a donné ce livre, il est quelque part dans la salle. Je le regardais, et à la fin de l’introduction, il y a une phrase très importante : Kempf dit ceci : ‘Nous ne pourrons pas réduire la consommation matérielle si nous ne veillons pas à ce que les tout puissants descendent de plusieurs échelons, et si nous ne luttons pas contre les inégalités. … Moins consommer, mieux partager.’ Je crois que c’est un excellent conseil que nous donne cet écrivain français, Hervé Kempf. Ceci dit, Monsieur le président, le changement climatique… »

Ouah ! C’est fort, ça ! Le discours se poursuit, je continue à prendre des notes. "... 7 % de la population font 50 % des émissions mondiales, 50 % de la population font 7 % des émissions... le changement climatique n’est pas le seul problème dont souffre l’humanité..." Il cite Leonardo Boff, un théologien de la libération, Simon Bolivar, rappelle qu’en 1999, le Venezuela a connu "la tragédie la plus grave de notre histoire", évoque "le socialisme, autre fantôme qui hante nos salles. Voilà la voie à suivre pour sauver la planète", lève "le drapeau du Christ, de Mahomet, de la paix, de l’amour", cite Fidel Castro, Rosa Luxemburg, et conclut sur le Christ : "Bienheureux les pauvres".

Applaudissements. Une foule se rassemble autour de Chavez, revenu s’assoir. C’est une star, pas de doute.

Le lendemain, conférence de presse de l’ALBA (alliance bolivarienne pour les peuples d’Amérique) : Chavez, Morales, le vice-président cubain, une ministre équatorienne. Morales : "Le capitalisme fait de la Terre-mère une marchandise". Le Cubain : "L’Alliance bolivarienne n’est pas seulement pour les peuples d’Amérique, mais pour les peuples du monde". L’Equatorienne : "On ne peut accepter que les pays en première classe décident pour les autres".

Les présidents partent, mais leurs délégués restent. A la sortie, confusion, attroupement, sur la tribune, Amy Goodman, de Democracy Now, est montée avec son cadreur et espère l’interview. Avec quelques autres journalistes, qui vont vite former une petite troupe, on monte et se place derrière elle, débordant la sécurité. Chavez revient vers la caméra.

Chavez répond à Goodman, je suis juste derrière elle, je pourrais poser mon bras sur son épaule, bras au bout duquel il y a mon magnéto, qui espère capter Chavez en face, la traductrice à gauche, au milieu de la jungle des micros, caméras, perches de son, appareils photo. Chavez regarde intensément la journaliste, Amy Goodman, comme si c’était vraiment à elle qu’il parlait, et c’est vraiment à elle qu’il parle, visage carré, fort, un peu en sueur, énergique mais avenant.

Ces personnages – Chavez, Obama, Sarkozy, tous ces gens, quel que soit ce que l’on pense d’eux – sont des piles d’énergie, des miroirs fascinants, des charmeurs envoûtants. S’ils sont là où ils sont, c’est aussi grâce à ce don étrange de capter les regards et l’attention, comme la reine dans la ruche. Je pense à cette remarque lue il y a longtemps à propos de Mick Jagger : quand il parle à quelqu’un, il lui donne vraiment l’impression de lui accorder toute son attention. Leçon retenue : quand on parle à quelqu’un, lui être vraiment attentif. C’est ce que fait Chavez : il parle, et c’est vraiment à son interlocuteur qu’il parle, de ses mots, de son cerveau et de son âme. Et c’est par cette attention donnée que, anges ou démons, les types comme lui gagnent.

Je n’écoute pas vraiment, je m’imprègne de la situation, observe Chavez à un mètre de moi à peine, entend une question de Goodman : « Aux Etats-Unis, on dit que vous êtes un dictateur ». Il sourit en coin, et plutôt que de s’indigner, il renvoie la balle en parlant de « l’Empire » et de sa guerre en Afghanistan.

Décryptage de l’enregistrement, ce dimanche :

« Goodman : Quel niveau de réduction des émissions de gaz à effet de serre soutenez-vous ?

- Chavez : 100 % ! Il faut un nouveau modèle de vie, changer de système, sortir du capitalisme.

- Comment allez-vous vous débarrasser du capitalisme ?

- Comme ils ont fait à Cuba. Donner le pouvoir au peuple, l’enlever aux riches. On ne peut le faire que par la révolution.

- Comment réagissez-vous au discours d’Obama ?

- Obama est pour moi une grande frustration. Il pourrait s’inscrire dans l’histoire, mais il a créé une grande frustration pour ceux qui ont voté pour lui dans l’espoir du changement. Il ne fait que continuer la politique de Bush.

- Pouvez-vous donner des exemples ?

- La guerre. J’ai vu Obama quand il est venu nous saluer au Sommet des Amériques, on a parlé, je lui ai dit, ‘travaillons ensemble à la paix en Colombie’. Mais il ne s’est absolument rien passé, sinon qu’il a installé sept nouvelles bases militaires en Colombie. Ce n’est qu’un exemple. En Irak et en Afghanistan, la guerre continue. Je suis désolé pour vous, vous devriez avoir un meilleur gouvernement.

- Le gouvernement des Etats-Unis vous qualifie de dictateur. Que répondez-vous ?

- Merveilleux. Merveilleux. L’empire m’appelle un dictateur (rire). Je suis heureux. »

Je ne comprends pas la suite, je vous la dirai quand un ami me l’aura traduit.

« Merci, je dois partir, bonne chance ». L’entretien a duré moins de dix minutes, la forêt de micros se dissout, le président quitte la salle entouré d’un essaim d’humains, Goodman, isolée, se détend, ravie de son coup – ce n’est pas si facile que ça d’attraper quelqu’un comme Chavez -, se tourne vers son équipe en souriant : « On l’a eu ! » « C’est bien en boîte », assurent ses équipiers.

Retour en 2013.

D’avoir eu un lecteur aussi éminent que Chavez m’a bien sûr conduit à être beaucoup plus attentif à son action et à son parcours. Sans être du tout un bon connaisseur du Venezuela et de la politique de Chavez, voici deux remarques que m’inspire son parcours.

D’une part, Chavez était évidemment quelqu’un d’imparfait, il n’a pas réussi à débarrasser son pays de la corruption, sa politique à l’égard des médias semble très discutable, il aurait pu se passer de certains amis dans sa lutte d’indépendance face aux Etats-Unis, son bilan écologique est fort ambigu, et il risquait de devenir « presidente » à vie, ce qui est clairement trop long…

Ceci dit, le Venezuela était avant lui une oligarchie où une classe dirigeante, valet des Etats-Unis, maintenait dans la pauvreté le peuple d’un pays doté d’une énorme richesse pétrolière : Chavez a conquis l’indépendance par rapport au puissant voisin du nord, mené une réelle politique de redistribution de la richesse collective, encouragé l’éducation et le système de santé, fortement réduit l’inégalité dans son pays. Il a, de surcroît, ce qui n’est pas rien, rendu à son peuple sa dignité et sa fierté. Ce bilan est largement positif.

D’autre part, la haine des grands medias occidentaux à l’égard de Chavez m’a toujours stupéfié. Son motif est simple : ils avaient peur de l’alternative au capitalisme qu’il tentait d’incarner avec d’autres, peur qu’il puisse servir d’exemple et de modèle. Chavez n’était certes pas un saint, mais ce n’était pas un démon. Il a toujours été régulièrement élu, et les prisons de Caracas ne comptaient pas de prisonniers politiques. Et surtout, j’ai toujours été frappé de la différence de traitement des médias envers le Venezuela et d’autres pays d’Amérique centrale : a-t-on prêté la même attention au Guatemala, au Honduras, au Salvador, théâtres de violentes et barbares répressions, et dont les régimes politiques sont loin d’être des parangons de vertu démocratique. Mais ils sont dans la main des Etats-Unis, et c’est cela que les médias de l’oligarchie reprochaient à Chavez : il était libre.

http://www.reporterre.net/spip.php?article3944

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