A Tepoztlán, les villages mexicains s’organisent

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Au timbre des cloches: A Tepoztlán, les villages mexicains s’organisent en défense de la terre, de l’eau et de l’air

Traduction d’un article publié par le « centro de medios libres » mexicain, et consultable ici :
traduction d un compte-rendu de rencontres de luttes mexicaines, publie sur le centre des medias libres de Mexico, http://www.megafono.lunasexta.org/node/474.

L’intérêt de cet article est de témoigner des processus de résistance en cours dans différentes régions et localités du Mexique, très souvent en défense de leur environnement immédiat, mais aussi des dynamiques de rencontre et de coordination existantes entre les luttes, qui s’invitent très souvent entre elles, afin de participer à des forums, manifestations ou évènements publics en commun, et ainsi se féconder entre elles…
(dynamiques bien trop rares par chez nous en Europe…).

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Ce pluvieux samedi 18 juillet 2012, les organisateurs du forum, appartenant au Front en Défense de Tepoztlán, souhaitent la bienvenue aux dizaines de villages indigènes et paysans, groupes étudiants et individus réunis sur la place centrale de Tepoztlan (Morelos), afin de participer à la Rencontre des peuples unis en Défense de la terre, de l’eau et de l’air. Parmi les assistants, on trouve des paysans de Huezca, de Tetela, d’Atenco et de Cherán, entre autres villages, ainsi que des jeunes solidaires membres du mouvement #YoSoy132, et des personnes de différents groupes de droits de l’homme et de médias libres.

Durant la Rencontre une longue série de personnes évoquent la cruelle réalité vécue au Mexique, ce qu’ils ont fait par le passé, et ce qu’ils reste à faire afin de se défendre face aux mégaprojets, aux spoliations et aux invasions de terre, à la coupe des forêts, au crime organisé, à la dévastation écologique, à la dislocation sociale, au mépris, aux tromperies, aux menaces, aux ordres d’arrestation, aux enfermements, aux enlèvements et aux assassinats auxquels ils doivent faire face. Les gens y partagent leurs expériences de lutte, et arrivent à des accords afin d’avancer dans l’organisation de la lutte.

Les Tepoztecos, expliquent que l’opposition actuelle à l’agrandissement de l’autoroute au niveau de Tepoztlán [petite ville mexicaine du Morelos, relativement proche de la capitale, située au sud du volcan Popocatepetl], s’enracine dans les divers luttes qui ont eu lieu dans ce « village magique » depuis l’époque de l’Indépendance, jusqu’à l’époque de la Révolution mexicaine et les évènements ultérieurs. Une des organisatrices des Rencontres, membre du Front de la jeunesse en défense de Tepoztlán, procède à une lecture émouvante d’un document : « Notre expérience ne commence pas avec cette lutte. Elle a commencée il y a des années quand nous observions nos pères et nos grands-parents s’organiser pour défendre le village, en faisant sonner les cloches du village… Aujourd’hui c’est notre tour… Nous voulons un véritable « village magique » [dénomination publicitaire attribuée par le gouvernement pour accentuer le tourisme].

« … Imaginez quand il n’y avait rien ici, quand Tepoztlán n’était pas habité… Et maintenant, imaginez comment ce sera demain avec cette autoroute, les stations d’essence, les grandes zones de lotissement urbain, les grandes boutiques. Ce sera un village pauvre qui manquera de ressources et qui alimentera une élite politique et patronale, qui sont chaque jour plus riches et ne connaissent pas les réelles nécessités des peuples, mais qui débarquent avec leur baratin, leurs déclarations et leurs mensonges, au sujet de ce soi-disant progrès qu’ils voudraient nous vendre… »

Les défenseurs de Tepoztlán assurent que pour élargir l’autoroute, les entreprises constructrices dynamiteront une partie du « Mont du Nain » et d’autres collines environnantes. L’élargissement amènera également des dommages irréversibles au village, notamment la destruction d’une zone de pins et de chênes, habitat de nombreuses plantes et animaux, l’interruption de l’approvisionnement en eau des municipalités voisines, vu que Tepoztlán rassemble 30 % des forêts du Morelos captant l’eau [des rivières de l’Etat], mais aussi l’accroissement du trafic de camions et de voitures, qui provoquera de la pollution, ainsi que la destruction de la zone archéologique de Tlaxomolco. De plus, les nouveaux péages augmenteront de plusieurs millions les profits pour le gouvernement et les entreprises privées, tandis que les gens de Tepoztlán payeront au prix cher l’entrée ou la sortie de leur propre village. C’est pour cela qu’ils disent NON à l’élargissement.

Pour accéder à des vidéos et des documents à ce sujet, et avoir plus d’informations, consultez (en espagnol) le site : https://sites.google.com/site/frenteendefensadetepoztlan/

Adán Espinoza, du Front des Villages en Défense de la Terre (FPDT/ Atenco), révèle quant à lui que c’est un « lutteur social » de Tepoztlán qui donna un contribution essentielle au développement de la lutte d’Atenco. « Lorsque je suis arrivé ici à Tepoztlán, j’ai cherché Monsieur Alberto, le fameux “Zapata” qui fit sonner les cloches de l’église quand ils réussirent à l’époque à faire couler le projet des campements de golf. Ce monsieur nous avait reçu il y a 12 ans, et je n’oublie pas son visage ni sa silhouette, et encore moins sa lutte, qu’il nous a transmise afin de nous décider à mener la lutte à Atenco ».

Adán raconte qu’il n’avait jamais pensé offrir sa machette à personne, car il l’avait reçu à son retour à Atenco, après avoir été fugitif et recherché durant 4 ans, peu de temps après que les autres compas du Front soient libérés de prison, en juillet 2010. Il explique que tous étaient alors accusés d’être des délinquants, et pas seulement par les politiciens, la police et les médias, mais aussi par les hauts responsables de l’Eglise catholique, qui ont eux aussi tentés de les spolier de leurs terres, et parmi eux l’évêque d’Ecatepec Onésimo Cepeda, le cardinal Norberto Rivera et Jean-Paul II lui-même. « Là nous avons appris qu’ils étaient tous de mèche », raconta Adán. « Au travers de la psychologie spirituelle ils nous disent « laissez vos biens aux riches, ils iront en enfer et les pauvres… nous iront au paradis ». Un pur mensonge. L’enfer et le paradis c’est ici qu’on le construit, et cela nous le savons parfaitement. » [ Bravos et forts applaudissements, peu avant qu’il ne remette la machette à monsieur Zapata].

Interviewé, Adán confirme que les terres d’Atenco sont toujours convoitées. « Quadri, le domestique d’Enrique Peña Nieto, a affirmé [durant la campagne]: « Si je gagne, je réactiverai le projet d’aéroport”. Peña Nieto l’a dit aussi il y a peu, mais nous n’allons pas le permettre. Quand Fox a lancé le décret pour nous exproprier de nos terres, nous avons mené la bataille et nous avons réussi à faire tomber le décret. Mais aujourd’hui ils l’ont déguisé. Au travers de la CONAGUA [commission fédérale de l’eau], ils disent qu’ils vont faire un parc écologique, et que c’est pour cela qu’ils continuent à acheter les terres, mais nous ne sommes pas crédules. Avec l’aéroport, ils voulaient commencer les travaux depuis l’intérieur vers l’extérieur. Aujourd’hui c’est le contraire. Aujourd’hui, ils veulent s’immiscer depuis l’extérieur vers l’intérieur. Au travers d’une entreprise appelée Alter Asociados, ils achètent les terrains pour faire les routes et l’autoroute qui servira d’infrastructure pour l’aéroport. Et ils continuent à harceler les ejidatarios et les comuneros afin qu’ils vendent leurs terres. L’autoroute va amener des dégâts écologiques. Elle va faire que de nombreuses personnes vont arriver pour occuper les terres, comme l’organisation Antorcha Campesina
[lire l’article : MEXIQUE: Atenco, une bourgade en lutte contre la métropole
http://www.forumcivique.org/fr/articles/mexique-atenco-...opole].

A San Bernardino, ils ont fait une autoroute et 10 000 membres d’Antorcha sont arrivés pour s’emparer des terres. C’est un saccage total pour nous qui sommes les habitants originaires. C’est pour cela que même après 10, 12 ans, nous continuons à défendre la terre. Nous savons que toutes les arguties actuelles ont à voir avec l’aéroport. Et nous nous disons NON à l’aéroport, NON à la CONAGUA, NON à Alter et non à la spoliation des terres. Nous n’allons jamais tomber de nouveau dans la tromperie, parce que nous avons désormais appris à nous défendre ». [voir l'article "Atenco, un territoire assiégé", https://nantes.indymedia.org/article/26048]

Dans l’Etat de Morelos, l’expérience de Huexca sort du lot. « S’ils continuent avec leurs plans d’imposition du gazoduc et de la centrale thermoélectrique sur nos terres, ils vont connaître qui nous sommes à Huexca », promit un jeune, au sujet du mégaprojet dément qui prétend se réaliser sur les terres volcaniques de Huexca et sur celles de plus de 60 villages des Etats de Morelos, de Tlaxcala et de Puebla, à l’ombre du volcan Popocatepétl, qui ne se pas montré particulièrement content ces derniers temps [le volcan a récemment repris son activité volcanique, et se trouve sous surveillance permanente des scientifiques et militaires]. « Nous voulons des haricots et du maïs, gasoducto fuera del pais ! » crient alors les hommes et femmes qui ont mis en place un campement depuis le 16 mai dernier pour bloquer le site de construction. Jusqu’à présent, ceux-ci ne laissent entrer ni les travailleurs, ni les ingénieurs.

Interviewée, une compañera dissipe quelques doutes. Au sujet du danger extrême provoqué par le gazoduc, elle explique que « durant les dernières années, le volcan est entré de nouveau en activité et produit depuis de petites explosions incandescentes. En cas d’explosion volcanique, si le matériel incandescent tombe sur le gazoduc, celui-ci explose. Le gazoduc démarre à Tlaxcala et va jusqu’à Huexca, où devrait être situé la centrale thermoélectrique. Ils vont mettre les tubes du gazoduc ici. L’autoroute est notre évacuation d’urgence, mais s’il y a explosion, cela va nous bloquer la route. En plus, la centrale thermoélectrique est à 150 mètres du village, un peu après la crèche et le collège, qui sont à 100 mètres du village. La centrale va utiliser des matériaux toxiques et ce sont les petits qui vont respirer cette pollution le plus longtemps. Et vont arriver des maladies respiratoires, pulmonaires, des cancers et autres maladies dues aux composants chimiques qui vont s’en échapper ».

Et les entreprises bénéficiaires du projet ? « Les entreprises sont espagnoles, Elecnor et Abengoa. Ils sont arrivés et se sont installés ici. Ils n’ont jamais pris le village en compte. Nous nous leur avons demandé de réaliser un dialogue avec le village afin qu’ils nous montrent les permis. Ils nous ont amené les dossiers mais les permis n’étaient pas à jour. Ils nous ont éteint la lumière, ils nous enlevé complètement le courant. Le village est resté sans électricité. Et ils sont partis. Avec les dossiers. Après, un autre dialogue fut accordé. Et ils nous ont laissé plantés là de la même manière ».

Les autorités qui ont approuvé le projet ? « Le président municipal de Yexapixtla, une municipalité appartenant à Huexca. Il ne s’est jamais présenté. Il a demandé pardon au village mais ne s’est jamais présenté ».

Vous avez eu des représailles ? « La Commission Fédérale d’Electricité a porté plainte contre l’aide municipal de Huexca, car ils l’accusent d’être celui qui bloque le chemin à la centrale thermoélectrique, mais ce n’est pas vrai. Le chemin est bloqué par le village, pas par une personne particulière. Vendredi dernier à peine, il y a eu une réunion au village. Le gouverneur du Morelos en poste aujourd’hui, et celui qui va prendre bientôt ses fonctions ont envoyé faire savoir au président élu de Yecapixtla, que la centrale thermoélectrique et le gazoduc vont être réalisés parce que c’est comme ça. Le nouveau président municipal est du PRD [Parti de la Révolution Démocratique, centre gauche]. A d’autres médias il a affirmé qu’il n’enverrait pas la force publique. Mais le président de Yecapixtla nous a dit qu’ils allaient envoyer les troupes anti-émeutes. Et de fait mardi dernier il y a eu un mouvement de « CRS » à l’entrée du village. Il y avait 31 camionnettes de CRS et 5 motos ».

Quelles sont vos expectatives? “On espère que cette lutte ne soit pas seulement menée par nous, mais par tout le pays. C’est l’appel que nous lançons. Et que les luttes des autres villages se rassemblent en une même lutte, pour être unis et être plus forts ».

Pour plus d’informations: http://fpdtapuetlax.blogspot.mx/p/probando.html

Dans l’Etat de Morelos, la résistance est également forte contre la construction de « Maisons Geo », [du nom de l’entreprise] qui prétend construire 7000 logements à Tetelpa. Un projet qui affecte la colline de la Tortue, le centre cérémoniel de ce village originaire, et la pyramide situé à son sommet, ainsi que la riche biodiversité de la région. Un compa de Tetelpa manifeste : « Nous sommes en lutte depuis plus de 9 mois. Tout d’abord nous avons empêché que leurs engins continuent à détruire notre terre. La colline de la Tortue est un poumon d’oxygène. Avec l’aide de nombreux compas, nous avons bloqué Casas Geo. ¡Casas GEO no pasarán!”.

Une autre lutte est actuellement en cours à San Dionisio del Mar, Oaxaca, où les compas indigènes ikoots ont occupé le Palais municipal depuis 6 mois, pour montrer leur opposition au parc éolien qui menace leurs terres, dans l’Isthme de Tehuantepec. Un compa explique qu’à peu près 27% de leur terre a été attribuée en concession à différentes multinationales espagnoles, hollandaises, australiennes, japonaises et états-uniennes. Et bien qu’auparavant le gouverneur de Oaxaca Gabino Cué avait exprimé son appui aux mécontents, aujourd’hui il affirme que le projet sera réalisé. Les compas affrontent des menaces d’intervention policière pour les expulser du palais municipal, et il est urgent pour eux de s’unir à d’autres villages et d’autres peuples.

De son côté, le compa Victor Albino a dénoncé l’invasion et l’occupation de la Municipalité autonome de San Juan Copala, Oaxaca, par l’Ubisort et le Mult, avec pour résultat la déplacement forcé de familles entières, des dizaines de femmes violées et plus de 34 assassinats, et notamment ceux de Bety Cariño et du finlandais Jyri Jaakola. Il exprima son rejet de tous les partis politiques : PAN, PRI, PRD et MULT-PUP. [au sujet de
San Copala, lire notamment l’article : http://www.lavoiedujaguar.net/Copala-l-autonomie-ecrasee]

Si Enrique Peña Nieto n’arrive pas à réactiver le projet d’aéroport international sur les terres d’Atenco, une deuxième option a toujours été de le construire sur les terres de Tezontepec, (Hidalgo), où il existe déjà un gros problème de contamination du fait de l’abandon d’une ancienne raffinerie. Les gens affrontent aussi l’expropriation de leurs terres, où se situe l’unique zone aquifère de la région. « Qu’allons nous manger ? » demande un compa originaire de là-bas. « On ne peut pas manger du ciment. On va devoir partir travailler aux Etats-Unis? Que l’on s’unisse!”.

Dans l’Etat d’Hidalgo, il y a aussi une résistance en cours face aux “raseurs de forêts » qui travaillent sous la protection de la police municipale d’Acaxochitlán. De fait, cinq membres de la coopérative El Ocotenco de Zacacuautla sont menacés d’arrestation pour avoir empêché les raseurs de forêts de sortir le bois de 25 arbres qu’ils avaient coupés, et, si cela n’était pas suffisant, ils accusent les défenseurs de la forêt de les avoir eux-mêmes tronçonnés.

Avant, explique quant à lui un autre compa, le village de Huamuxtitlán (Guerrero) était un lieu tranquille. Mais aujourd’hui il y a de nombreux vols, commis par la délinquance organisée, dirigée par Soledad Romero, présidente municipale PRD de la municipalité. Quand on lui demande ce qu’il se passe à Huamuxtitlán, celle-ci répond qu’il ne se passe « rien », car les délinquants sont de son côté. C’est pour cela que les habitants ont pris la décision de former une police communautaire.

Une autre expérience actuelle qui a donné beaucoup d’espoir, est celle de la communauté purépecha de Cherán, Michoacán, qui, le 15 avril 2011, a viré les raseurs de forêt, leurs complices du crime organisé et les partis politiques, et commencé à se gouverner de manière autonome. Durant toute la journée le représentant de Cherán se trouvait entouré de jeunes pleins de questions. Il dit notamment qu’une des choses qu’ils avaient appris à Cherán est que : « Personne n’allait venir nous défendre. Nous devons le faire nous-mêmes. Et vous ici dans le Morelos, vous allez devoir faire de même, avec le soutien de ceux qui vous entoure ». Il mit l’accent sur le rôle des femmes, le jour où furent sonnées les cloches du village afin d’appeler les gens à sortir de chez eux pour défendre leur village. « Sans les femmes, nous ne sommes rien », dit-il. Il rappela aussi l’importance du feu dans la tradition purépecha afin de signaler que « la force est nôtre », et invita à crier à trois reprises : « Juchari Uinapekua » (notre force/ la force est nôtre).

A la fin de la journée, les participants de la Rencontre prirent l’accord de réaliser une Rencontre Nationale Paysanne à Anenecuilco, lieu de naissance d’Emiliano Zapata, les 21 et 22 octobre prochains. Ils convoquèrent aussi à une marche en direction du Sénat de l’Etat, où les législateurs devraient prendre le pouvoir, le 1er septembre prochain.
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http://www.megafono.lunasexta.org/node/474

Rédaction: Carolina.(21 août 2012).
Traduction: siete nubes

Note : en espagnol et particulièrement dans les pays à forte tradition indienne d’Amérique latine, il est toujours difficile de traduire le terme de « pueblo » qui signifie, de manière réciproque, à la fois « village » et à la fois « peuple » (entité culturelle dépassant la délimitation physique du village, mais à qui sont souvent prêtés les mêmes attributs symboliques… où seraient-ce les « villages » qui se voient attribuer les attributs symboliques des « peuples » ?)