[MASCULINISME EN MILIEU MILITANT] LES FEMMES FAITES OBJET, UN FETICHISME BIEN MARXISTE.

Comment les luttes de terrain et les réflexions contre l’économie et contre les classes sociales, peuvent elles se conjuguer ? Contrairement à une croyance courante, il parait plus matérialiste de chercher les causes dans les difficultés des hommes à se placer aux côtés des femmes, que dans une critique de surface des féminismes.

Ainsi, depuis que les livres existent, il en a toujours été ainsi. En regard de chaque tentative des femmes de s’extraire de l’exploitation et de l’oppression par les hommes, des écrits masculins ont fait front sans merci. Pour des raisons évidentes de préservation des acquis masculins et à fin de manipulation, nombre de ces ouvrages donnent souvent l’illusion de militer pour la défense des femmes. C’est sans doute pour cette raison que Virginia Woolf déduit d’une visite à la bibliothèque du British Muséum que “L’homme sage ne dit jamais ce qu’il pense des femmes.”

Les milieux dits « communistes » ou « anarchistes » ne font malheureusement pas exception à cela. Diverses mouvances se revendiquant de Karl Marx donnent un exemple particulièrement édifiant de ce double discours, et de cette attitude faussement compatissante.

Partant de leurs expériences, des féministes ont avancé des mises en garde contre les hommes « proféministes ». Rarement ne s’avèrent ils pas inaptes – de par leur position de mâle – à percevoir aussi clairement que des femmes la complexité des enjeux féministes : «

Des féministes définissent le masculinisme par « ce particularisme, non seulement n’envisage que l’histoire ou la vie sociale des hommes, mais encore double cette limitation d’une affirmation (il n’y a qu’eux qui comptent, et leur point de vue) ».

L’oppression est donc une conceptualisation possible d’une situation donnée ». Plus inquiétant est un discours courant dans les publications dites marxistes, évacuant ce qui a fait l’objet de la majorité des analyses féministes et qui est essentiel à une compréhension adéquate des rapports sociaux de sexe, ou plus largement de classes, en particulier sa dimension symbolique et liée au gain « en soi » de l’exercice du pouvoir.

AU SOMMAIRE :

1- LES « AMIS DES FÉMINISTES ? »

2- L’IMAGE DES FEMMES DANS LE DISCOURS MARXISTE.

3- AMNÉSIE MILITANTE OU COMMENT EFFACER 40 ANS DE FÉMINISMES.

4- LE « TOUT ÉCONOMIQUE » OU LA BONNE CONSCIENCE MARXISTE.

5- LUTTE ANTI-CAPITALISTE OU DOMINATION MASCULINE ?

6- LE DÉNI DE L’EXERCICE DU POUVOIR MASCULIN.

7- LE SEXAGE ET L’EXPLOITATION RENDUS INVISIBLES.

8- TRAITRE A SA CLASSE DE GENRE.

Note du rédacteur : parlant d’exploitations et d’oppressions causées par ma classe de genre (les hommes), ce sont surtout des paroles de femmes qui sont ici transcrites et assemblées. Mais c’est tout spécialement à cette classe de genres, celle des « hommes », que s’adresse ce texte. En particulier à ces garçons qui comme moi, s’affirmant antisexistes, sont encore loin de l’être.

1- LES « AMIS DES FEMINISTES ? » : Dans « une Chambre à soi » (1928) Virginia Woolf raconte une visite à la bibliothèque du British Muséum : « Avez-vous la moindre idée du nombre de livres qui paraissent chaque année au sujet des femmes ? Et la plupart écrits par des hommes ? Vous rendez-vous compte, jeunes femmes, que vous êtes l’animal le plus étudié de tout l’univers ? Car j’étais venue, avec carnet et crayon, convaincue qu’une matinée de lecture me suffirait pour dénicher la vérité. Mais il m’aurait fallu la longévité d’un troupeau d’éléphants et les yeux d’un océan d’araignées pour venir à bout de tout cela ! ». Depuis que les livres existent, il en a toujours été ainsi. En regard de chaque tentative des femmes de s’extraire de l’exploitation et de l’oppression par les hommes, des écrits masculins ont fait front sans merci. Pour des raisons évidentes de préservation des acquis masculins et à fin de manipulation, nombre de ces ouvrages donnent souvent l’illusion de militer pour la défense des femmes. C’est sans doute pour cette raison que Virginia Woolf déduit de sa visite à la bibliothèque du British Muséum que “L’homme sage ne dit jamais ce qu’il pense des femmes.”

Où que l’on tourne la tête, on voit pas un centre de recherche sans sa branche genres, pas un parti électoral sans sa section femmes, pas un syndicat sans sa commission anti sexiste, pas un groupe militant de l’ultra-gauche à l’extrême droite qui n’a pas monté un débat ou publié son manifeste sur « la femme ». Les milieux autoproclamés communistes ou anarchistes ne font pas exception. Diverses mouvances se revendiquant de Karl Marx donnent un exemple particulièrement édifiant de ce double discours, et de cette attitude faussement compatissante. Diverses publications récentes issues de ces mouvances illustrent bien cet état de faits : tel livre sur l’origine de l’oppression de femmes, à la pléthore de revues titrant sur ce sujet, en passant par une bonne part des brochures circulant dans les « milieux autonomes » sont de ce cru.

Des féministes ont avancé des mises en garde contre les hommes « proféministes ». Sauf exception, ils s’avèrent inaptes – de par leur position de mâle – à percevoir aussi clairement que des femmes la complexité des enjeux féministes : « l’oppression est une conceptualisation possible d’une situation donnée ».

Et cette conceptualisation ne peut provenir que d’un point de vue, c’est-à-dire d’une place précise dans cette condition : celle d’opprimé ». Certains sont de plus réfractaires à laisser les femmes développer un mouvement et une pensée féministes par et pour les femmes, par crainte de perdre de l’influence et du pouvoir. Dans tous les cas, ces hommes proféministes continueront à tirer des avantages du patriarcat du simple fait d’être un homme : « un homme jouit en tout temps de privilèges symboliques ou matériels, du simple fait d’être un homme », quand bien même il s’agit d’un homme hypothétique qui voudrait entretenir une relation égalitaire avec une femme « qu’il ne peut à lui tout seul supprimer, détruire ce qu’il n’a pas fait ». Pour cette « même raison, il ne peut pas plus supprimer les désavantages institutionnels de la femme ».

2- L’IMAGE DES FEMMES DANS LE DISCOURS MARXISTE : Selon « le caractère fétiche de la marchandise et son secret, une marchandise paraît au premier coup d’oeil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c’est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques. Dans notre société, la forme économique la plus générale et la plus simple qui s’attache aux produits du travail, la forme marchandise, est si familière à tout le monde que personne n’y voit malice. N’est-ce pas son premier dogme que des choses, sont, par nature capital, et, qu’en voulant les dépouiller de ce caractère purement social, on commet un crime de lèse nature ? Les marchandises diraient, si elles pouvaient parler : Notre valeur d’usage peut bien intéresser l’homme ; pour nous, en tant qu’objets, nous nous en moquons bien ». Karl Marx, Le capital Livre 1.1.4.

« Il y a un moment où il faut sortir les couteaux. C’est juste un fait. Purement technique. Il est hors de question que l’oppresseur aille comprendre de lui-même qu’il opprime, puisque ça ne le fait pas souffrir : mettez-vous à sa place. Ce n’est pas son chemin. Le lui expliquer est sans utilité. L’oppresseur n’entend pas ce que dit son opprimé comme un langage mais comme un bruit. C’est dans la définition de l’oppression. En particulier les « plaintes » de l’opprimé sont sans effet, car naturelles. Pour l’oppresseur il n’y a pas d’oppression, forcément, mais un fait de nature. Aussi est-il vain de se poser comme victime : on ne fait par là qu’entériner un fait de nature, que s’inscrire dans le décor planté par l’oppresseur. L’oppresseur qui fait le louable effort d’écouter (libéral intellectuel) n’entend pas mieux. Car même lorsque les mots sont communs, les connotations sont radicalement différentes. C’est ainsi que de nombreux mots ont pour l’oppresseur une connotation jouissance, et pour l’opprimé une connotation souffrance. Ou : divertissement corvée. Ou : loisir travail. Etc. Allez donc causer sur ces bases. C’est ainsi que la générale réaction de l’oppresseur qui a « écouté » son opprimé est en gros : mais de quoi diable se plaint-il ? Tout ça, c’est épatant. Au niveau de l’explication, c’est tout à fait sans espoir. Quand l’opprimé se rend compte de ça, il sort les couteaux. Là on comprend qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Pas avant. Le couteau est la seule façon de se définir comme opprimé. La seule communication audible. Peu importent le caractère, la personnalité, les mobiles actuels de l’opprimé. C’est le premier pas réel hors du cercle. C’est nécessaire. » Christiane Rochefort- Définition de l’opprimé.

Des images de femmes sont fréquemment utilisées dans la littérature médiatique comme dans celle dite « politique ». Dans cette dernière, en majeure partie rédigée par des hommes, les femmes présentées sont en général sexy, sauvages et acquises à la cause de l’ouvrage. Les affiches électorales ou autres publicités usent pareillement de la survalorisation d’apparence des classes sociales défavorisées. La considération et l’appui effectif qui est porté par les récits qui entourent ces icônes est inversement proportionnel à leur visibilité. Une bonne illustration du déséquilibre entre l’image des femmes et la manière effective dont le féminin est appréhendé dans les ouvrages anticapitalistes (tout comme dans les slogans scandés dans les manifestation) est l’emploi d’une inversion de genre pour disqualifier un homme.

Les injures sexistes qui s’adressent aux hommes, elles, ont trait directement à l’appartenance de sexe (la catégorisation de sexe, en homme ou femme) ou prennent pour cible l’orientation sexualité. Lorsqu’on attaque les hommes directement en tant qu’hommes, on les traite de femmes : gonzesse, chochotte, etc. Par ailleurs on les traite aussi, ce qui est plus ou moins censé revenir au même, de « faux » hommes en quelque sorte, en les assimilant à ceux n’ont pas la bonne sexualité (hétérosexuelle, celle qui fait un « vrai homme ») : pédé, enculé, tapette, tante… Dans un « Bulletin de contre info » n’ayant jamais abordé au bout de huit numéros l’exploitation et l’oppression des femmes, sait être grivois quand il le faut : « Le RSA arrive…Un peu de vaseline ? » la sodomie serait elle capitaliste ? Ainsi, bien que l’homme visé aie de façon indéniable un pénis, du poil au menton, il peut encore être nié dans sa qualité d’homme. Les caractères physiques ne sont que des présomptions de mâle, insuffisantes pour être fixé ad vitam aeternam dans la catégorie « homme ». Il y faut aussi les attitudes dont la société ou le groupe estime qu’elles leur correspondent : virilité, hétérosexualité, courage, dynamisme (caractère actif et individuel), etc. Le fait d’être « un homme » ne semble pas aller autant de soi que celui d’être « un Noir ». En milieu militant, les modes les plus bassement capitaliste sont imposées pour pouvoir appartenir à tel ou tel groupe « anti-capitaliste » : doc martins, fred perry, lonsdale, addidas en sont des marques commerciales…symboles de rébellion ( ?). Finalement, « homme » n’est pas du tout un attribut aussi « naturel » qu’il semblerait de prime abord.

Par contre, le fait d’être femme l’est clairement plus, « naturel ». Puisque pour attaquer une femme en tant que telle on ne la traite pas d’homme, mais au contraire, on marque son absence de virilité, c’est-à-dire qu’on la traite en toute bonne logique de vraie femme (putain, salope, gouine, connasse, pétasse). C’est le fait que l’on puisse injurier une femme en la traitant dans le fond simplement de femme qui donne le plus clairement la mesure du mépris dans lequel sont tenus la moitié des humains.

De plus, contrairement à la catégorie « hommes », celle des « femme » est censée être « biologique » : on n’en échappe pas (malgré quelques dérogations limitées, du type « elle a plus de couilles que beaucoup de mecs ») ; nul besoin d’un comportement particulier pour être une femme, quelques attributs biologiques suffisent : vu de là « on naît femme, on devient un homme ».

Pour se donner l’apparence d’un souci des femmes, certains ouvrages militants pilotés par des hommes tentent de suivre la mode féministe, en employant les règles courantes de féminisation. On rend « mixte » les péjoratifs « chien-ne-s de garde », de « politichien-es » ou de « paysan-ne-s », et quelques lignes plus loin le masculin honore les « prisonniers, travailleurs, précaires, chômeurs » : les bons et les méchantes, en quelque sorte. Juste pour rire, un article aussi pompeux qu’illisible de complications prétentieuses sur « Distinction de genres, programmatisme et communisation (rien que ça !), ne s’encombre pas de parler aux femmes : « Vu le sujet, je me sens contraint(e) de signaler que tout au long de ce texte je me suis dispensé(e) du travail fastidieux à l’écriture et à la lecture consistant à ajouter des (e). Quand c’est nécessaire, le lecteur (trice) le fera d’elle (lui)-même. » (Sic). Dans le même ordre d’idées, toujours muet sur l’oppression des femmes, ledit « Bulletin de contre info », publie un « Appel à soutient : Pas de surprise : le 18 Juin, Céline X, juge de classe au Tribunal ordonna l’expulsion des habitants de A avec, au besoin, concours de la force publique. Elle condamna solidairement les habitants. Déterminés, les ordres d’aucun tribunal ne nous feront plier » : dans les autres bulletins comme ici, à longueur de pages on évoque les « flics », patrons », ou « squatteurs » sans souci de genre grammatical. Et soudain, le féminin de LA vilaine juge, de LA condamnation et de LA force publique, est marqué, dirait-on souligné dans le texte (à la façon dont le quidam parle de l’horreur qu’une femme soit alcoolique). On connaît aussi la mauvaise réputation (au demeurant justifiée) des systèmes de fichage aux noms féminins de « Cristina, Edvige, Ardoise, et les autres ». De gauche à droite, révolutionnaire ou citoyen, pour les hommes, mêmes méthodes (viriles), même combat de mise en avant de la « méchanceté féminine » versus l’occultation de l’exploitation (de l’intérieur des cabanes d’habitat illégal aux mythiques usines) ainsi que de l’oppression des femmes par les hommes.

3- L’AMNESIE MILITANTE OU COMMENT EFFACER LES FEMINISMES : Un autre aspect qui permet de douter de la sincérité virile de nombreuses publications de la mouvance marxiste est leur « perpétuelle découverte » des principaux écrits féministes et de l’étendue de l’exploitation et de l’oppression des femmes. Ainsi, quand Pierre Bourdieu publie à grand renfort de presse sa « Domination masculine », une féministe connue ne tarde pas à dénoncer le masculinisme de nombreux passages de ce livre. Mais tandis que de nombreux ouvrages « révolutionnaires » se réfèrent à Pierre Bourdieu, bien peu se penchent sur l’avis des femmes à ce sujet. Pourtant, des écrits féministes renommés jalonnent l’histoire, comme la « Cité des dames » de Christine de Pizan publié en 1405 ou la « défense du droit des femmes » de Mary Wollstonecraft publié en 1792 (soit AVANT le capital).

Tout comme les reines sont éradiquées de l’histoire officielle enseignée dans les écoles de la république, la plupart des ouvrages marxistes semblent ne jamais avoir entendu la voix des femmes. Ceci est d’autant moins crédible qu’il peut s’agir de sexagénaires ayant milité dans les années 1970, dont les compagnes et camarades féministes n’ont certainement pas du manquer d’occasions d’exposer leurs souffrances et leurs lectures. Remis en place par une féministe de sa génération, un célèbre chef de groupe communo libertaire, ancien de mai 1968 en perd son sang froid : « s’il n’y a plus de différence de sexes, comment on va faire pour baiser ? ». Ainsi, un discours courant dans les publications marxistes évacue ce qui a fait l’objet de la majorité des analyses féministes et qui est essentiel à une compréhension adéquate des rapports sociaux de sexe, en particulier sa dimension symbolique : l’analyse des aspects matériels centraux de l’oppression des femmes par les hommes tels que l’exploitation domestique des femmes (Delphy) donc leur exclusion de la vie publique ; l’appropriation masculine des outils complexes, des armes et de la violence (Tabet) ; l’appropriation donc l’exploitation sexuelle des femmes (Guillaumin, Tabet) ; le monopole masculin sur la production de savoir et son déploiement masculiniste (Le Doeuff, Mathieu) ; l’organisation hétérosexuelle des rapports humains (Wittig). Par exemple, un live récent sensé explorer l’origine de l’oppression des femmes comporte une considérable bibliographie, et ne cite que quelques ouvrages féministes, et qualifié leurs analyses de « bourgeoises », comme pour Françoise L’héritier.

4- LE « TOUT ÉCONOMIQUE » OU LA BONNE CONSCIENCE MARXISTE : Un argument qui permet d’éluder la réalité, les tenants et l’étendue de l’exploitation des femmes par les hommes, se fonde souvent sur le « matérialisme historique ». Dans un numéro ultérieur à celui déjà évoqué (toujours sans avoir abordé l’oppression des femmes par les hommes) ledit « Bulletin de contre info », s’interroge : « Pourquoi nous luttons ? [Parce que les campagnes] sont touchées par l’entreprise de restructuration et de modernisation capitalistes à l’ oeuvre. » Plus loin, on lit « Le Nucléaire c’est Capital » (et rien d’autre : le pouvoir militaire, c’est des clopinettes ?). Ceci étant vu, rapprochons ce point de vue anticapitaliste de ce que des féministes définissent le masculinisme : « ce particularisme, non seulement n’envisage que l’histoire ou la vie sociale des hommes, mais encore double cette limitation d’une affirmation (il n’y a qu’eux qui comptent, et leur point de vue) ».

L’application masculiniste du matérialisme historique permet à certains commentateurs marxistes de prétendre que « la division sexuelle du travail a été le premier pas de la longue marche qui a mené l’humanité sur la voie d’une productivité toujours plus grande. Il ne pouvait sans doute en être autrement : la différence des sexes a quelque chose d’évident, et fournissait une matière toute trouvée à l’instauration de rôles productifs et sociaux différenciés. »

Partant, il leur est possible d’affirmer que « si bien des courants féministes (NDLR : lesquels ?) ont pu croire en la possibilité d’éradiquer la domination masculine dans le cadre des structures économiques existantes, aux yeux du courant communiste, de tels choix sont toujours apparus réducteurs et, en fin de compte, à bien courte vue. (sic) »

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les débats de conscience de certaines tendances « politiques » adoptée par certains groupes. Ces débats de conscience ne portent pas sur une situation réelle, et les prises de position ne découlent ni d’une analyse de la situation effective de catégories concrètes de femmes, ni a fortiori d’une analyse des implications politiques de telle ou telle position, ce qui exigerait que ces positions soient connues, pour l’engagement dans la lutte de libération.

Ces soi-disant marxistes, n’ayant d’ailleurs souvent rien des « prolétaires » dont ils se targuent, estiment illégitime que la classe l’emporte sur le genre : que « l’appartenance de classe » des femmes – qui est, d’ailleurs, toujours faussement évaluée et / ou identifiée à l’origine de classe de leur père ou de leur conjoint) – les mette dans des situations de supériorité ou de non infériorité totale vis-à-vis de certaines catégories d’hommes.

L’application masculiniste du matérialisme historique projette cette mauvaise conscience, sous forme d’hostilité, sur une catégorie mythique de femmes censées exemplifier cette anomalie : la « bourgeoise ». Cette mauvaise conscience est particulièrement articulée et exprimée systématiquement dans l’idéologie « gauchiste ».

Mais elle n’y a pas sa source ; elle y trouve seulement une formulation pseudo théorique toute faite : élaborée par les gauchistes mâles comme rationalisation « révolutionnaire » de leurs intérêts d’hommes. Cette formulation n’est qu’une forme particulière d’une mauvaise conscience générale, et sans rapport structurel avec l’idéologie ou le mouvement « révolutionnaire ».

L’engagement des femmes dans la lutte dite « prolétarienne », la lutte gauchiste (dont le caractère prolétarien reste à vérifier) semble impliquer une exclusion des « bourgeoises », non en tant que personnes concrètes, mais de la définition du peuple à la libérer. D’une certaine façon des femmes (les gauchistes) reproduisent dans leurs groupes non mixtes la mauvaise conscience des membres petits-bourgeois de la gauche masculine vis à vis des « masses » c’est-à-dire des prolétaires. C’est bien une reproduction – une imitation par laquelle bien des auteurs marxistes peuvent se sentir « privilégiées » et « coupables ».

Cette identification a elle-même plusieurs sources : d’une part l’identification à l’oppresseur « personnel » pris comme modèle, c’est-à-dire l’aliénation féminine classique, d’autre part la fausse conscience. L’identification est produite par le désir de croire à, et produit la croyance à, la similitude au-delà de la barrière des sexes. Elle est typiquement une réaction magique, une façon d’annuler en rêve l’oppression qu’on ne peut supprimer dans la réalité.

Comme tout recours à la magie, elle porte sa propre contradiction, sa propre annulation, puisque l’identification est la preuve péremptoire de la non identité. Dans le même registre, l’accusation faite au féminisme de diviser la classe ouvrière (prolétaires) aux sarcasmes contre la prétention des femmes des classes moyennes et supérieures à se ranger dans le camp des opprimés, la référence aux rapports de classe est sans cesse mobilisée, par les anti-féministes convaincus comme par les « amis des féministes ». Cet usage du discours classiste constitue, de manière consciente ou non, une dénégation de la spécificité et de la radicalité de l’oppression sexiste. Pire encore : la sollicitude pour les prolétaires n’est souvent que la forme sublimée d’une haine et d’un profond mépris de toutes les femmes.

La préoccupation passionnée « d’articuler » oppression des femmes et oppression des prolétaires recouvre l’entreprise à peine cachée de rattacher en fait la première à la seconde. Car il n’y a pas l’ombre d’une symétrie dans cette « articulation ». Le pire est que cette hâte à intégrer l’oppression des femmes à l’oppression capitaliste, avant même de savoir en quoi consiste la première, ne procède peut-être pas tant d’une mauvaise que d’une bonne volonté politique, du « souci » d’établir la réalité de cette oppression, en la rendant visible.

Ce que ceci révèle, c’est que pour ces marxistes, l’oppression des femmes, si elle n’est pas ainsi « rattachée », tend à s’évanouir de sous leurs yeux, comme tout fait dénué de signification. De leur point de vue, seule l’oppression d’hommes a un sens en soi ; et que, non rattachée à une oppression auto justifiée, l’oppression des femmes leur paraît proprement insensée.

Dans le même ordre d’idées, un exemple banal justifie au final l’essentialisme. Une approche marxiste qualifie les femmes de « matrice du capital », voire cherche dans la maternité la source de leur oppression. Pourquoi pas la lactation, ou la production de cyprine ? Ce qui est passionnant dans cette théorie finalement essentialiste, c’est que même l’oppression des femmes ne les vise pas elles. Le rôle de la famille dans cette théorie est purement idéologique : il est de former un certain type de personnalité ; et cette formation est un des moyens, un moyen idéologique, d’exploiter les gentils prolétaires (vus comme exclusivement mâles). On éradique au passage que le prolétariat est à ce jour majoritairement féminin sur terre.

D’après cette théorie donc, l’oppression matérielle et très concrète des femmes n’est qu’un moyen ou un résultat, de toute façon un sous-produit d’une oppression idéologique qui vise les travailleurs et qui n’est elle-même qu’un moyen de l’oppression « véritable », de l’exploitation des mêmes travailleurs. Les femmes sont ainsi deux fois éloignées du but, de ce qui est posé comme finalité du processus qui les opprime. Non seulement l’oppression matérielle des femmes n’est pas une fin en elle-même, mais la conséquence à la limite contingente d’une oppression idéologique. Mais cette oppression « idéologique » qui est la raison de leur oppression matérielle n’est pas encore une fin mais un relais pour la véritable oppression (l’exploitation des prolétaires) ; mais aucun de ces relais ou fins ne concerne les femmes en tant que telles. Non seulement elles sont exploitées, mais elles ne sont exploitées que dans la mesure où cela sert une autre exploitation.

Enfin, cette magie qui cantonne les luttes de femme dans « les mondanités militantes » est tout bonnement fausse : il suffit de connaître un peu ce milieu, pour se rendre compte que les femmes combattent avec opiniâtreté contre les formes capitalistes de leur oppression. Avec souvent un sens de la solidarité, des approches concrètes et efficaces ce capital. Vilain et bien utile capital que l’on ressent souvent, en lisant la prose qui s’autoproclame marxiste, un peu « Comme les mendiants nourrissent leur vermine…volant au passage un plaisir clandestin en le pressant bien fort comme une vieille orange ».

5- LUTTE ANTI-CAPITALISTE OU DOMINATION MASCULINE ? Pourtant, dès 1975 une féministe posait clairement la position des luttes féministes dans le contexte de l’économie politique. Elle cite Karl Marx qui avait posé cette question : « Qu’est ce qu’un esclave nègre ? Un homme de race noire. Cette explication a autant de valeur que la première. Un nègre est un nègre. C’est seulement dans des conditions déterminées qu’il devient esclave ». Elle paraphrase ainsi : « Qu’est-ce qu’une femme domestiquée ? Une femelle de l’espèce. Cette explication a autant de valeur que la première. Une femme est une femme. C’est seulement dans des conditions déterminées qu’elle devient une domestique, une épouse, un bien meuble, une employée, une prostituée. Arrachée à ces conditions, elle n’est pas plus l’assistante de l’homme que l’or n’est par lui-même de la monnaie. Quelles sont donc ces relations sociales qui font qu’une femelle devient une femme opprimée ? ».

Ce faisant, cette féministe expose qu’il « n’existe aucune théorie rendant compte de l’oppression des femmes — dans les variations infinies et la monotone similitude qu’elle revêt à travers les cultures et à travers l’histoire — qui ait quoi que ce soit de comparable à la puissance explicative de la théorie de Marx pour l’oppression de classes ». « C’est pourquoi il n’est pas surprenant qu’on ait fait de nombreuses tentatives pour appliquer l’analyse marxiste à la question des femmes, et ce de plusieurs façons. On a soutenu que les femmes sont une main-d’oeuvre de réserve pour le capitalisme, que les salaires généralement inférieurs des femmes fournissent un excédent supplémentaire à un employeur capitaliste, que les femmes servent les buts du consumérisme capitaliste par leur rôle d’administratrices de la consommation familiale, et ainsi de suite. Un certain nombre d’articles ont tenté quelque chose de beaucoup plus ambitieux — localiser l’oppression des femmes au cœur de la dynamique capitaliste en se centrant sur le rapport entre travail domestique et reproduction du travail dès 1970 ».

Dès lors, « on situe les femmes carrément dans la définition du capitalisme, le processus par lequel le capital résulte de l’extraction de plus-value sur le travail par le capital. À cet égard, il est intéressant de revenir à l’analyse de Marx sur la reproduction du travail. Ce qui est nécessaire pour reproduire le travailleur est déterminé en partie par les besoins biologiques de l’organisme humain, en partie par les conditions physiques de l’endroit où il vit, et en partie par la tradition culturelle. Marx observait que la bière est nécessaire à la reproduction de la classe ouvrière anglaise, et le vin pour la française. » Citant encore Karl Marx, cette féministe rappelle que « le nombre même de prétendus besoins naturels, aussi bien que le mode de les satisfaire, est un produit historique », et dépend ainsi, en grande partie, du degré de civilisation atteint. Les origines de la classe salariée dans chaque pays, le milieu historique où elle s’est formée, continuent longtemps à exercer la plus grande influence sur les habitudes, les exigences et, par contrecoup, les besoins qu’elle apporte dans la vie ».

En effet, selon Karl Marx « la force de travail renferme donc, au point de vue de la valeur, un élément moral et historique ; ce qui la distingue des autres marchandises (Le Capital, 1.1) ». Or, « C’est précisément cet élément moral et historique qui détermine qu’une « épouse » fait partie des choses indispensables au travailleur, que ce sont les femmes plutôt que les hommes qui effectuent le travail domestique ou capitaliste, et que le capitalisme est l’héritier d’une longue tradition où les femmes s’échinent à la tâche sans « travailler », n’héritent pas, ne dirigent pas, ne parlent pas à dieu ». « C’est cet élément moral et historique qui a apporté au capitalisme un héritage culturel de formes de masculinité et de féminité. C’est sous cet élément moral et historique qu’est subsumé dans son entièreté le domaine du sexe, de la sexualité et de l’oppression de sexe.

Et la brièveté du commentaire de Karl Marx ne fait que souligner l’ampleur du champ de la vie sociale qu’il couvre et laisse sans examen. Ce n’est qu’en soumettant à l’analyse cet élément moral ET historique que l’on pourra décrire la structure de l’oppression de sexe. »

6- LE DÉNI DE L’EXERCICE DU POUVOIR MASCULIN : Tout bon marxiste sait que l’ennemi de classe doit « diviser pour régner ». À contrario, l’unité des hommes face aux femmes n’est pas vue comme un outil de pouvoir, au sein du marxisme courant.

Pour illustrer ce point, on constate que les scissions et autres divisions sont endémiques dans les groupes marxistes. Il est d’ailleurs de bon ton d’être irréconciliables, au motif que « vraiment, politiquement, on est opposé ». Cette intransigeance est souvent de façade quand vient le sujet du féminisme, en particulier à l’égard de femmes (« elle est un peu limite politiquement, mais…) dont le corps est plaisant et accessible aux mâles de la tribu, notamment à ses « chefs » occultes.

Aux antipodes donc, la question des genres n’est jamais considérée (quand elle est abordée), comme un motif de dispute. Sans doute le sujet est-il trop futile, pas assez politique : il n’est pas rare d’entendre une disqualification d’une expérience féministe de contraception ou autre, en demandant « et concrètement, ça se positionne comment dans la lutte » cette expérience. Les mêmes peuvent toutefois fonder sans y trouver une quelconque contradiction, toute une théorie sur la qualification des femmes en « matrice du capital ».

En parallèle, les mêmes ouvrages anticapitalistes arrivent à « politiser » ce que fait malheureusement toute femme pauvre au quotidien, à savoir fouiller les poubelles pour y trouver une subsistance. Deux poids deux mesures ? Revenant sur la notion de « masculinisme » qui obère l’exploitation matérielle et l’oppression quotidienne des femmes, il est quasi systématique que la première soit décrite comme l’exercice de pouvoir laquelle s’appui ladite exploitation. Mais il n’est pas admissible par la plupart des analyses marxistes que l’oppression des femmes comble en elle-même des « besoins » tout aussi concrets des hommes, bien que distinct du capitalisme. On a vu cependant que la domination masculine et le capital sont historiquement liés, collaborent comme « la gangrène et le clergé ».

Dans ce registre, Pierre Bourdieu est un bon exemple : il découvre en observant les femmes, que « le pouvoir symbolique ne peut s’exercer sans la contribution de ceux qui le subissent et qui ne le subissent que parce qu’ils le construisent comme tel ». C’est-à-dire que le pouvoir repose « sur la responsabilité, l’adhésion ou le consentement des membres du groupe (les femmes) dominé vis-à-vis de leur oppression. En effet, seule la prise en compte de l’influence de la dimension matérielle sur la dimension symbolique, permet d’envisager comme question principale la participation des hommes à l’oppression des femmes et non celles des femmes à leur propre oppression ». Et Pierre Bourdieu de poser ensuite : « les victimes de la domination symbolique peuvent accomplir avec bonheur (au double sens) les tâches subalternes ou subordonnées ».

Cette vision désincarnée, qui ne considère pas comme concrets les rapports violents agis par les hommes, ni leurs effets sur les femmes, mène alors logiquement à une vision symétrisée des rapports sociaux de sexe ou hommes et femmes. Ces rapports sont selon une féministe connue « dominées par la domination, quoique différemment quand même ». En effet, Pierre Bourdieu, comme la plupart des ouvrages marxistes, semble penser le lien entre structure genrée et position vécue de façon relativement symétrique : « Si les femmes, soumises à un travail de socialisation qui tend à les diminuer, à les nier, font l’apprentissage des vertus négatives d’abnégation, de résignation et de silence, les hommes sont aussi prisonniers, et sournoisement victimes, de la représentation dominante ».

Parfois, cette mise au même niveau de deux situations différentes, prend des tournures pouvant être interprétées comme des bâtons dans les roues de celles (ou rarement ceux) qui tentent de s’aventurer sur le terrain miné de l’analyse féministe radicale. Alors que l’immense majorité des dirigeants sont masculins, des exceptions sont sur-valorisées pour détourner le débat : « Et telle reine, tel premier ministre ou dirigeante de groupe patronal, ce sont pas des femmes ? ». Un ami connaît une personne qui aurait rencontré telle féministe qui « n’a parlé que de brocantes et de mobilier, quelle bourgeoise ». Ne portant aucune critique sur des communistes proches au style tout simplement illisible, tel militant qui par ailleurs crie « vive le communisme et l’anarchie » trouve que telle féministe « est très dure à lire ».

D’autant que cette féministe, est-ce un hasard, écrit sur l’appropriation donc l’exploitation sexuelle des femmes…

7- LE SEXAGE ET EXPLOITATION RENDUES INVISIBLES : Tout ce qui précède montre à quel point, dans les discours médiatiques ou gauchistes, sont méprisés les oppressions et exploitations des femmes. Quand dans ce pays dit à juste titre « des droits de l’homme », c’est tous les jours la fête pour toutes les femmes :
– Tous les 2 jours et demi une femme meurt sous les coups de son conjoint, soit plus de 150 femmes par an ;
– 60 % des femmes victimes ont subi les violences dans le ménage ;
– 85% des « foyers monoparentaux » sont en fait une femme avec ses enfants ;
– Le temps consacré aux tâches domestiques est 2 fois plus élevé chez les femmes, et les hommes n’en font que quelques minutes de plus depuis 30 ans ;
– plus de 15.000 hommes ont été condamnés pour crimes et délits sur conjoint (contre moins de 300 femmes) ;
– Plus de 12.000 par an femmes sont violées sur leur lieu de travail ;
– Plus de 90 % des emplois à temps partiels sont occupés par des femmes ;
– Les femmes subissent plus violemment le chômage et les discriminations à l’embauche ;
– De source officielle, les salaires des femmes sont inférieurs de 25% par rapport à ceux des hommes ;
– Pour les rentes de retraites, celles des femmes sont inférieures de 1/3 à celle des hommes.

Une peccadille, semblent dire nos preux révolutionnaires. Alors qu’un homme n’aura en général pas peur de marcher seul dans la rue ou de voyager seul dans divers pays et pourra profiter du rôle de protecteur à l’égard de femmes craignant de se déplacer dans l’espace public. Un homme hétérosexuel saura qu’il peut régler un différend avec sa conjointe en utilisant une violence terrorisante et ne craindra pas que cette conjointe ait recours contre lui à de la violence physique.

En milieu militant comme ailleurs, un homme hétérosexuel pourra s’attendre que des femmes soient à sa disposition pour ses plaisirs sexuels ou simplement pour s’occuper de lui et de ses enfants (écoute et soutien psychologique, tâches domestiques et parentales, premiers soins, etc.).

Les hommes profitent du travail accompli gratuitement pour eux par des femmes, pour se dégager du temps libre qu’il mettra à profit comme il le veut. Ils savent que leur orgasme marquera généralement la conclusion d’un rapport sexuel avec une femme. Ils savent en général s’attendre à inspirer le respect et l’admiration s’ils s’approprient sexuellement plusieurs corps de femmes.

Entre hommes, on peut compter sur une solidarité implicite ou explicite s’il a des paroles ou des comportements ouvertement misogynes. A l’inverse, le groupe des hommes saura discréditer une femme le confrontant en identifiant cette fronde à des déterminismes biologiques non politiques (« tu es hystérique ! », « tu vas bientôt avoir tes règle ? »).

Et chaque homme saura compter sur un ressac anti féministe, quand des femmes contesteront individuellement ou collectivement les privilèges masculins et il trouvera même sans doute des femmes prêtes à prendre sa défense contre les féministes s’en prenant à ses idées.

Pour illustrer cette attitude qui n’est jamais vue comme une forme de déni, quelques situations typiques issues d’un groupe se revendiquant pour « le communisme (d’abord, quand même) et l’anarchie (mais sans discuter de hiérarchie des valeurs ou des points de vue de genre). Alors que quelques événements relatifs aux questions politiques de genres ont eu lieu au sein de ce groupe, le chef se dit « fatigué de parler de cul ». Ceci bien que depuis des années on ne parlait dans ce groupe que de la Commune, du capitalisme et de luttes économique de classes.

On voit bien comment, avec deux poids deux mesures, il y a le « politique » c’est-à-dire une noble affaire d’une part. Tandis que d’autre part, il y aurait des « mondanités de salon », apolitiques, sur l’oppression et l’exploitation des femmes. A ce stade, il peut paraître utile de faire un détour par les constructions et valeurs masculines. Mais aussi par les difficultés à les satisfaire, pour peu qu’on ne soit pas un super mec, un gagneur plein de sous ou un puits de culture. Ces difficultés entraînent souvent des réactions de protection aussi logiques que néfastes quand elles ont pour bouc émissaire les femmes (ou les non hommes). La critique de l’identité propose une analyse genrée de la fabrication des garçons, des hommes et de la masculinité. Sous ce jour, l’analyse des faits semble plus pertinente.

Cette approche ne considère pas que le pouvoir soit détenu, de manière fixe et immuable, par une poignée d’individus, ce qui reviendrait à dire que les garçons soient « gentils » dans un mode « méchant ».

Elle remet aussi en cause les déterminismes marxistes traditionnels du modèle base – superstructure. Elle pose que les liens entre les conditions économiques ou institutionnelles et une position stable de puissance ou d’impuissance ne sont jamais directs. Au contraire, la critique de l’identité offre une conception neuve des relations de pouvoirs. Des garçons ne possèdent pas une identité déterminée et unique, qui leur confèrerait, de manière fixe, une position de puissance ou d’impuissance. Malgré les contraintes sociales, il y a un jeu dynamique permanent entre les individus et les structures. En général, les garçons cherchent à prendre une place de sujets actifs au sein d’un groupe (par exemple militant) associée à la domination, plutôt qu’accepter passivement un statut humiliant d’objets.

Une contestation active du pouvoir s’opère ainsi entre des positions identitaires différentes et multiples, dans le cadre de plusieurs structures. Autrement dit : « Un même individu peut être en position de puissance (e.g. vis-à-vis des femmes) ou d’impuissance (e.g. vis-à-vis de la société) selon les termes dans lesquels sa subjectivité est constituée ».

L’autre lacune notable est la relative absence d’une psychanalyse critique qui permette d’interpréter les motifs fantasmatiques et les désirs inconscients des garçons en les reliant à une conscience sociale de genre, de classe, de race et d’orientation sexuelle.

L’avancée des recherches dans ce domaine à compter des années 1980, est souvent entravée par un scepticisme et une suspicion des professions libérales ou des universitaires, profondément emprisonnés par leurs dénis et leurs refoulements. Enfin, il reste à affirmer une salutaire contestation du fondement de tous les travaux psychanalytiques qui quant à eux nient totalement l’existence de liens entre les structures sociales et les structures individuelles de l’inconscient. Par exemple à l’école, autre lieu de pouvoir, des garçons peuvent se sentir dominés par les professeurs et le personnel d’encadrement. L’école ne se présente pas comme un lieu qui leur donne la possibilité d’exercer une maîtrise sur leur vie. Les contraintes scolaires, les exigences du programme, l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et de l’arithmétique, tout leur fait croire qu’ils sont ignorants et stupides. En situation d’échec scolaire, leurs redoublements, pour difficultés d’apprentissage, s’expliquent aussi par leurs absences répétées. Ballottés comme des pantins dans le cadre de l’institution scolaire, les enfants peuvent réagir en refusant ses règlements, ses lois et ses routines.

D’après certaines analyses, les attitudes de défi et de rébellion des garçons se manifestent principalement dans trois domaines :
– le corps masculin, à travers l’errance, le vagabondage, les bagarres et le fait de ne pas rester en place ;
– la solidarité masculine, c’est-à-dire le fait de se serrer les coudes entre copains.
– la contestation du contrôle de l’espace mis en place par les institutions (professeurs).

Encore une fois, la question ici n’est pas de nier l’importance des luttes ou les difficultés de survie rencontrées par les pauvres, qu’il s’agisse de femmes ou d’hommes. Mais un rapprochement avec les attitudes viriles en milieu militant par exemple marxiste mérite d’être fait ici : sur le corps, on retrouve les difficultés de logement, la sublimation des images violentes, les attitudes de monopolisation du discours et de la vérité ; sur la solidarité, plusieurs exemples ont été évoqués plus haut ; quant à la contestation des limites aux déplacements, on la retrouve à travers les luttes –justifiées- contre les prisons.

Au sein des structures coercitives que sont l’école et le foyer familial, les enfants n’ont souvent que des positions d’objets. Quotidiennement, des adultes leur prodiguaient des menaces, des directives, des leçons. Négligés ou rejetés les enfants se sentent rabaissés, humiliés et infantilisés.

Une solution peut consister à essayer de s’adapter aux positions d’objets passifs que leur confère la hiérarchie dominante, en faisant semblant d’être des « gentils ». L’autre solution consiste à se forger une identité nouvelle, à s’inscrire dans un cadre susceptible d’offrir un statut et une estime personnelle. C’était possible en devenant « des durs ». C’est ce à quoi les garçons en particulier s’exercèrent, quoique d’une manière paradoxale.

Les vieilles certitudes du rôle traditionnel (repris par la doxa marxiste, même si ceci ne représente plus une majorité de cas) de l’homme soutien de famille et l’autorité du « travailleur » se désagrègent. Sans le statut et le respect que procurent un travail stable et un revenu régulier, beaucoup de jeunes hommes perdent leurs repères, ils se trouvent déroutés.

Certains sombrent dans le désespoir, la maladie ou la dépression nerveuse. D’autres cherchent à affirmer une autre identité masculine, dans l’illégalisme et la criminalité ou un militantisme dogmatique qui les protège contre leurs contradictions et rôle.

Dans ce contexte déstabilisant, les médias bombardent les garçons de messages culturels qui vantent les charmes de la masculinité. Dans la rue, les enfants peuvent apprendre à se moquer des vieilles personnes, à renverser tout ce qui tient debout, à voler, à traîner dans les transports en commun, à sécher les cours et à brutaliser des plus jeunes qu’eux.

Au sein de leurs familles, ils ont été fréquemment confrontés, de différentes manières, à une culture masculine virile et agressive. De par leur appartenance au groupe masculin, il leur semble ainsi normal et « naturel » de chercher à imiter ces comportements.

Pour être un « vrai » mec, dans cette société, il faut exercer une domination sur autrui. Dans ce contexte de suprématie masculine fondée sur la violence et le dénigrement, un garçon peut compris rapidement que pour garder la tête haute, il faut se battre. Il s’adaptera à la hiérarchie interne aux groupes masculins qu’il côtoie, aussi bien dans la cour de récréation qu’avec ses camarades.

Comme on le remarque souvent, il existe une « hiérarchie de brimades entre frères : le plus âgé frappe les plus jeunes ». Ceci incite les garçons à chercher à exercer à leur tour une autorité sur autrui, afin de se faire une place dans la hiérarchie. En plus du système scolaire et de la famille masculiniste, les médias et le clan des hommes exercent aussi sur les garçons une pression forte, dans le but de leur faire adopter les normes de la masculinité héroïque.

L’intensité avec laquelle les jeunes garçons s’investissent émotionnellement dans des modèles de virilité idéalisée ne provient pas uniquement de leur besoin de se différencier des femmes et des filles. C’est aussi une des conséquences des angoisses masculines et des conflits internes aux clans des hommes, entre frères, à l’école ou dans la rue. La menace de la non virilité (passer pour une fille, pour une « tapette ») est systématiquement utilisée pour créer les limites symboliques qu’un « vrai » mec ne franchit pas et pour contrôler les groupes masculins.

Les pressions qui s’exercent sur les jeunes garçons au sein du clan des hommes sont considérables. Il leur faut à tout prix se faire une place et acquérir un statut, un pouvoir et une autorité dans ce cadre de rivalité et de concurrence féroce. C’est encore plus vrai pour les garçons fragiles. Ceux-ci hésitent souvent entre des comportements d’anxiété et de dépendance – ils se montrent « collants » –, et des explosions de violence et d’agressivité. Certains garçons fragiles et très conscients de leur vulnérabilité, vont chercher à adopter un comportement hyper masculin. Leur besoin d’acquérir autorité et invulnérabilité est d’autant plus désespéré qu’il leur faut surmonter leur sentiment de faiblesse. Ils vont tout mettre en oeuvre pour gagner l’approbation du clan des hommes, se donner beaucoup de mal pour prouver aux autres garçons qu’ils sont des « durs », et non pas des « mauviettes ».

Ceci est à mettre en parallèle avec les attitudes d’allégeances aux dogmes de certains marxistes ou anarchistes, qui entravent notamment le rapprochement des luttes de femmes et les terrains d’action propres aux hommes.

Ces derniers vont essayer de prouver leur force et leur virilité par des manifestations complètement disproportionnées. La peur constante d’être ridiculisé ou démasqué par les autres garçons (eux aussi sujets aux mêmes angoisses). Ceci crée une puissante dynamique qui pousse les garçons à se mesurer sans cesse aux valeurs idéalisées du groupe. Ils cherchent à construire une image séduisante d’eux-mêmes, celle d’un homme pur et parfait qui, tel qu’ils le fantasment, pourrait les protéger contre leur sensibilité de « gentils », souvent mythifiée dans leurs rapports fantasmés aux filles. Leur sensibilité risque en effet de les trahir et de ruiner leurs images de « vrais » mecs. Tant que ce mythe de la virilité invulnérable ne sera pas mis à nu et dénoncé, cette quête continuera, de plus en plus effrénée.

8- DEVENIR TRAITRE A SA CLASSE DE GENRE. L’identité masculine est donc avant tout une croyance à l’appartenance au groupe mâle, mais cette croyance produit des sensations, le sens des sensations, le sens du ressenti de son corps. Ce sens est donc autant mental que physique, publique que personnel. La sélection par les hommes de certains actes au détriment d’autres va renforcer, construire leur identité masculine. Ceci se retrouve particulièrement dans la sexualité des hommes : sera ressenti comme sexuel / sensuel ce qui renforce l’identité sexuelle masculine malgré le fait que physiologiquement les tissus de la bouche, clitoridiens, du scrotum et pénils soient extrêmement proches et permettent des sensations semblables.

Les hommes développent, sans le détachement du jeu et le consentement des partenaires, un type de sexualité basée sur la violence, l’humiliation, la pression et le contrôle. Ce type de sexualité, reflétant parfois des stéréotypes issus de la pornographie, inscrit dans les rétines et le cerveau ce qu’est un homme et ce qu’est une femme.

Pour les luttes aux côtés des femmes, on a donc vu que l’identité masculine dont l’importance dépend de la place que prend la classe de genre dans notre existence peut être opposée à l’identité morale, c’est-à-dire cette partie de nous mêmes qui connaît la différence entre l’équité et l’iniquité, même de façon vague.

L’identité morale est une voie pour analyser la réalité en fonction d’une idée de justice et, occasionnellement, être capable d’aller au-delà du genre. Ces deux identités sont en conflit mais nous restons majoritairement au sein de notre identité masculine. Et notre rapport aux autres hommes est crucial : le désir de créer et de maintenir des liens avec d’autres hommes – malgré leur absence de critique éthique de la suprématie mâle – renforce la place de l’identité sexuelle masculine et diminue la tension entre les deux identités au détriment de l’identité morale.

Développer une alternative à la suprématie mâle devrait donc impliquer de tenter d’agir sur qui nous voulons devenir et la seule façon de garder notre identité morale en vie et éveillée passe par l’activisme antisexiste. L’identité morale mériterait d’être exprimée à travers des actions. Car seule cette lutte permet une transformation personnelle. En quelque sorte, il s’agirait, en tant que mouvement et individus, de devenir traître à notre classe de sexe à travers une discipline d’action transformant nos identités et la société et non de sauver notre classe de sexe en montrant que les hommes ne sont pas si mauvais que ça. Pour tenter de critiquer et de détruire la masculinité en tant que processus de développement et de structure d’identité normative, il semble crucial de développer :
– une conscience éthique de reddition de compte vis-à-vis de ces personnes considérées inférieures ;
– une conscience et un regard sur les conséquences de ses actes pour les femmes.

Ceci implique un refus d’analyser uniquement les comportements des hommes en terme de rôle stéréotypé de sexe mâle et de casser le mur existant chez les hommes entre d’une part ce qu’ils font et d’autre part ce qu’ils sont. Briser ce mur permet socialement de détruire la superstructure de la suprématie mâle et çà titre d’abord personnel de créer une connexion entre soi et la solidarité non perçue et non reconnue des femmes.

Il s’agit, en tant que mouvement et individus, de devenir traître à notre classe de sexe à travers une discipline d’action transformant nos identités et la société et non de sauver notre classe de sexe en montrant que les hommes ne sont pas si mauvais que ça. Il s’agit de critiquer et détruire la masculinité en tant que processus de développement et de structure d’identité normative. Et il est crucial de développer une conscience éthique de reddition de compte vis-à-vis de ces personnes considérées inférieures ; une conscience et un regard sur les conséquences de ses actes pour les femmes. Ceci implique un refus d’analyser uniquement les comportements des hommes en terme de rôle stéréotypé de sexe mâle et de casser le mur existant chez les hommes entre d’une part ce qu’ils font et d’autre part ce qu’ils sont.

Briser ce mur permet socialement de détruire la superstructure de la suprématie mâle et personnellement de créer une connexion entre soi et l’humanité non perçue et non reconnue des femmes.

Alors, « debout camarade ! ».

NB : Sauf exceptions, les sources et citations ne mentionnent pas leurs origines. C’est un choix qui permettra aux personnes qui en sont véritablement désireuses de mieux découvrir la pensée féministe, en traçant leurs chemins à leur guise. Peut être aussi, ce choix permettra qu’il n’y ait plus derrière chaque homme aux côtés des féministes, 100 mais 50 femmes épuisées d’expliquer et ressasser les évidences de leur vécu ?