Les droits humains à l'heure du néolibéralisme

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Il semble que le néolibéralisme fait de plus en plus d'adeptes et que, dans différents coins du monde, la lutte pour les droits humains ne soit jamais terminée. Dans certains cas, ce sont les acquis de plusieurs décennies qui risquent l'anéantissement.

En Haïti, pays parmi les plus pauvres de la planète, qui avait mis tant d'espoir dans la présidence de Bertrand Aristide, a une fois de plus déchanté. La situation s'aggrave de jour en jour. Un groupe de 24 organisations de la société civile haïtienne (organisations de femmes, organisations citoyennes, organisations paysannes, associations de jeunes, syndicats, groupes politiques) dénonce la répression du régime Lavalas, notamment envers les populations de Miragoâne, et lance un appel à la solidarité internationale.

En Irak comme en Afghanistan, les envahisseurs américains n'ont cure des droits humains, en particulier des droits des femmes. Le Conseil de gouvernement a abrogé le code de la famille en vigueur depuis 1959 et considéré comme l'un des plus avancés des pays musulmans. La décision a été prise le 29 décembre dernier alors que le Conseil était présidé par le leader du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak (CSRII), Abdel Aziz al-Hakim, et revient à laisser de facto aux instances religieuses le soin de régler des questions comme le divorce, le mariage, la garde des enfants... À la fin de décembre, la police irakienne avait attaqué les locaux de l'Organisation pour la liberté des femmes en Irak et tenté d'intimider les militantes.

En France, la montée de l'intégrisme religieux inquiète et le débat s'est cristallisé sur la question du port du voile (voir le dossier de Sisyphe). Des personnalités féministes affirment des positions tout à fait opposées (Delphy, Halimi, Roudy et autres), mais les opinions exprimées dans les forums sont plus partagées. Le témoignage de Chahdorff Djavann, romancière et anthropologue iranienne vivant en France depuis douze ans, tombe à point nommé pour représenter la parole les premières concernées, les femmes musulmanes. Chahdorff Djavann a vécu en Iran, de l'âge de treize ans à vingt-trois ans, dans la « prison ambulante» du voile, dit-elle. L'originalité de son argumentation tient au fait qu'elle ne situe pas le débat sur le terrain de la laïcité mais sur celui des droits humains, de la maltraitance des mineures, écrit Élaine Audet. Le port du voile devrait être interdit et sanctionnés les parents ou les adultes qui incitent à le porter parce que, dit-elle, il est la cause d'un déni de soi et « la marque » de l'asservissement sexuel et politique des femmes.

Le Canada n'est pas à l'abri de cette offensive intégriste. Un groupe torontois a remis à l'ordre du jour son projet, vieux de 30 ans, d'y créer des tribunaux islamiques qui pourraient appliquer la charia dans les différends matrimonaux et commerciaux. Officiellement, le Conseil canadien des musulmans dit ne pas soutenir ce projet mais le Conseil canadien des femmes musulmanes s'inquiète. À suivre de près.

Dans le sillage du néolibéralisme, un autre sujet de débat au Québec comme en France, la libéralisation de la prostitution (qui ne concerne pas que les féministes ni les femmes, mais l'ensemble de la société) pose également la question des droits. D'accord pour qu'on cesse de traiter les prostituées comme des criminelles, qu'on leur donne les services de tous genres - y compris et surtout les moyens de s'en sortir, du moins pour celles qui le veulent ; d'accord pour qu'on protège leurs droits fondamentaux, comme pour tout-e autre citoyen-e, qu'on enlève à la police le pouvoir de les harceler et que ladite police s'intéresse plus activement à ceux qui leur font violence et qui les exploitent (proxénètes, clients, trafiquants de drogues dures et crime organisé). Mais point besoin pour cela de légitimer la prostitution en lui conférant un statut de profession...

Le mouvement actuel de libéralisation de la prostitution prend racine dans la libéralisation générale de l'économie et sert objectivement ses intérêts, écrit Élaine Audet. Il est de plus en plus fréquent d'entendre, aux Nations Unies ou dans les médias, un discours dans lequel on présente l'industrie du sexe comme une alternative aux problèmes économiques, voire même un chemin vers le développement. L'État y trouvera son compte en empochant des impôts additionnels et fera des économies sur les prestations de chômage et d'aide sociale en prétendant qu'il y a toujours du travail disponible sur le marché du sexe. Si renoncer à lutter contre un système qui engendre des situations d'inégalité, d'exploitation et de misère (et la prostitution est tout ça pour la majorité des personnes prostituées), c'était démissionner, céder au néolibéralisme tout azimut, obéir aveuglément aux diktats de la mondialisation qu'on veut combattre pourtant dans d'autres domaines? se demande M. Carrier.

Ne faudrait-il pas essayer de prévoir, à la lumière de ce qui s'est passé dans les pays où on a décriminalisé totalement la prostitution, par exemple, Les Pays-Bas et l'Australie, qu'elles peuvent en être les conséquences pour les droits des prostituées, également pour les droits de l'ensemble des femmes, ceux des enfants entraînés de plus en plus jeunes dans cette industrie, ainsi que pour toute la société?

De son côté, Elise Thiébaut, membre d'Avocats sans frontières-France, s'interroge sur «l'urgence [...] aujourd'hui, à l'heure où des millions de femmes, d'enfants et d'hommes dans le monde sont contraint-e-s à la prostitution, de faire de cette activité un métier? Cet argument néo-libéral sur les bienfaits de la régulation économique a pourtant fait la preuve de son inefficacité : le profit, par définition, ne se régule pas. Il veut toujours plus, et par tous les moyens. Comment échapper à une condition qui s'inscrirait ainsi dans une pseudo-normalité : "suce, puisque je te paye" ? Aurait-on conçu cette épouvante : au lieu d'abolir l'esclavage, admettre que l'esclave serait désormais bien traité et payé, en restant la propriété d'un autre ? » Ces questions, et bien d'autres, n'ont pas encore été débattues.

Enfin, toujours dans le domaine de la marchandisation des êtres humains, le sociologue Richard Poulin de l'Université d'Ottawa rappelait, à la fin de 2003, que Playboy avait 50 ans et présentait "l'état des lieux" de l'industrie de la pornographie. Cette industrie a instauré un "nouvel ordre sexuel", dit-il, et si Playboy, Penthouse et cie ont périclité, c'est parce que la pornographie connaît un essor époustouflant sur internet et dans la vidéo et la pédophilie y est pour une bonne part. (Voir le dossier prostituion/pornographie sur le sujet).

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