Si le ridicule tuait, Thierry Meyssan, négationniste des attentats du 11-Septembre, serait mort depuis longtemps. Fin août, son « Réseau Voltaire » reprenait un article d’un idéologue d’extrême gauche orné d’une photographie… de moi, avec cette légende surprenante pour un lecteur de L’Arche : « Dominique Vidal-Sephiha est un militant sioniste, collaborateur du Monde diplomatique (…). Son journal en général et lui en particulier se sont efforcés de ne plus présenter Israël uniquement comme un acteur géopolitique, mais de publier des articles sur la société israélienne et ses contradictions » afin de « faire aimer les Israéliens par un lectorat réputé pro-palestinien ( ) ».

Non content d’ajouter à mon nom usuel (Vidal) le patronyme de mon père (Sephiha), le site mettait en ligne une autre photographie : celle de la donation de sa bibliothèque linguistique au Mémorial de l’Holocauste de Washington, où je l’accompagnais naturellement. Ce procédé « relève de l’antisémitisme le plus répugnant », a écrit, dans une chronique, Meïr Waintrater. J’aurais remercié le directeur de L’Arche de sa solidarité s’il n’avait ajouté : « “L’antisionisme n’est pas l’antisémitisme”, nous a-t-on répété sans cesse. Un tel slogan – repris, d’ailleurs, par Dominique Vidal lui-même – signifie, en réalité, que l’antisémitisme peut se donner libre cours dès lors qu’il est drapé dans les plis du drapeau antisioniste. »

Or je n’ai jamais pensé ni écrit rien de tel. L’antisémitisme, comme tout racisme, constitue un poison dangereux, sous quelque bannière qu’il se dissimule. Certains « habillent » d’antisionisme leur haine des juifs comme d’autres invoquent la laïcité pour justifier leur islamophobie. Mais, si le racisme est un délit, le sionisme constitue une opinion, par définition discutable : de quel droit ses tenants en interdiraient-ils la critique, qu’un rapport officiel proposait même, en 2004, de criminaliser ? Que ne dirait-on si un partisan du marxisme ou du gaullisme exigeait le même traitement !

On tend à l’oublier : cette doctrine-là fut longtemps minoritaire parmi les juifs. Antisémites, les antisionistes d’avant-guerre, bundistes, favorables à l’autonomie juive au sein des Etats ; communistes, pour qui la révolution socialiste mettrait fin ipso facto au racisme ; juifs orthodoxes, selon qui la venue du Messie précéderait l’Etat juif ? Absurde… Tout comme le fait d’ériger les hypothèses de Herzl en vérités scientifiques indiscutables.

La notion de « peuple juif » se discutait avant que Shlomo Sand n’écrive son best-seller ( ), et notamment les critères sur lesquels la définir – raciaux, territoriaux, linguistiques ? Prétendument « inassimilables », les juifs restent en majorité citoyens de leurs pays, malgré le génocide : quinze ans après, un « modéré » comme Nahum Goldmann évoquait déjà le « danger » de la « perte de la conscience d’être partie du peuple juif ». Même la référence à la promesse faite à Abraham – dont la descendance, de surcroît, fut plurielle – ne saurait constituer, aux yeux des autres religions monothéistes, a fortiori des agnostiques, un acte de propriété exclusive de la « Terre sainte ».

Ces rappels le confirment : il y a quelque chose d’obsolète dans la réduction du conflit à cette dimension idéologique. La Shoah a conféré aux survivants une légitimité tragique, qui a permis au sionisme d’atteindre le but fixé à Bâle en 1897 : cinquante et un ans plus tard, l’Etat était proclamé. Que les chercheurs continuent à travailler sur l’histoire du mouvement, sur sa double nature théoriquement libératrice (pour les minorités juives persécutées d’Europe de l’Est) et colonisatrice (pour les Palestiniens et les grandes puissances) ou encore sur les raisons de l’« évaporation » subite du puissant courant binationaliste, quoi de plus normal ? Mais, depuis le 14 mai 1948, le débat politique, en Israël et à l’étranger, porte moins sur le sionisme que sur l’orientation et l’action des gouvernements israéliens.

Or Avi Shlaim l’a montré ( ) : tous, sauf celui d’Itzak Rabin de 1992 à son assassinat, se sont inspiré de la « muraille de fer » chère à Zeev Jabotinsky. Avec succès, puisque, depuis la guerre de 1948 – marquée par l’expulsion des Palestiniens, après laquelle Israël comporta la nette majorité juive qui lui faisait défaut avant -, Tel-Aviv a remporté l’ensemble de celles qui l’ont opposé à ses voisins, avec le soutien des Occidentaux.

Mais le monde change. L’intervention au Liban en 2006 a révélé la difficulté de Tsahal à vaincre une simple guérilla, et même à protéger la population israélienne. Le « Grand Israël » aura bientôt une majorité arabe, qui, faute d’Etat palestinien, rendra surréaliste la qualification d’« Etat juif et démocratique » – il faudra choisir l’un ou l’autre adjectif. Le coût de la Défense amène un quart de la population israélienne à vivre sous le seuil de pauvreté et un cinquième à ne pas manger à sa faim. Voilà des défis que le gouvernement Netanyahou s’avère incapable de relever.

D’autant que – outre le Mur, le blocus des Gazaouis, les humiliations des Cisjordaniens et l’attaque de la Flottille – la poursuite de la colonisation, compromettant toute négociation de paix, isole Israël comme jamais. Ainsi l’Assemblée générale de l’ONU a-t-elle adopté le rapport Goldstone, qui soupçonne Tsahal et le Hamas de « crimes de guerre, voire contre l’Humanité ». Et les opinions commencent à faire bouger les lignes diplomatiques : « alliance stratégique » ne signifie plus « soutien inconditionnel » – Obama en témoigne malgré ses zigzags. Le post-sionisme est né de ce dilemme : Israël recherchera-t-il la paix avec ses voisins en acceptant, conformément au droit international, la construction d’un Etat indépendant sur l’ensemble des territoires palestiniens, avec Jérusalem-Est pour capitale, une solution négociée du problème des réfugiés et des garanties de sécurité pour les deux peuples ; ou bien, reniant jusqu’aux accords passés, poursuivra-t-il la fuite en avant dont tous les observateurs soulignent le danger, y compris pour lui ?

Plutôt que « sionisme ou antisionisme ? », la question pertinente me semble donc : « Qui met en danger Israël et alimente, amalgames aidant, l’antisémitisme ? » Ceux qui critiquent les choix de Netanyahou et Lieberman, cautionnés par Barak, et exigent l’application des résolutions de l’ONU afin que Palestiniens et Israéliens vivent dans deux Etats en paix – tant que la réalité du terrain n’en imposera pas un seul ? Ou bien les apologues du gouvernement le plus extrémiste de l’histoire d’Israël, qui, à force d’exalter Massada, « oublient » qu’il s’agissait d’un suicide collectif ? Un véritable Etat palestinien n’est pas un problème, mais la solution d’un problème.

Voilà pourquoi, quand on me somme d’accepter une étiquette, je réponds : ni « pro-palestinien » ni « pro-israélien », mais « pro-droit ». Car seule la stricte application de ce dernier peut arracher le Proche-Orient à la spirale de conflits dans laquelle il a été happé après l’avortement du partage de 1947 et qui pourrait désormais ruiner toute la région. Etre pour la paix, est-ce si dérangeant ?

http://www.france-palestine.org/article16549.html