Rwanda, la mémoire du génocide par Gilles H

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voyage au rwanda: la mémoire du génocide 16 ans apres
Kigali, fin décembre 2010, Iris Guest House
Seize ans après le génocide des Tutsis par les Hutus que je découvris alors, avec les troupes françaises de l’opération Turquoise, venues bien moins pour y mettre un terme que pour s’opposer à l’avancée des libérateurs Tutsis et évacuer les génocideurs hutus vers le Congo, je reviens au Rwanda.
Comment un peuple martyr construit-il sa propre mémoire du génocide ?
Avant d’aller dans quelques-uns des innombrables lieux où cela eut lieu, je relis les trois livres fondamentaux, bouleversants de Jean Hatzfeld. Donnant la parole aux survivants comme aux bourreaux, il retrace dans le nu de la vie et le vif de la mort cette tragédie inouïe, alors et jusqu’à nous. Leur lecture ne va pas cesser d’accompagner ce voyage dans le passé. Un passé qui, encore moins qu’ailleurs, ne passe pas.

Le XXème siècle, a dit un jour Malraux, aura fait concurrence à l’enfer.
Sans compter deux guerres mondiales, le Goulag et le Laogaï chinois, la partition de l’Inde et du Pakistan, les guerres de décolonisation, le Vietnam, l’Algérie, le Biafra, le Congo-Zaïre, sans compter la guerre Irak-Iran, le suicide de la Yougoslavie, la Tchétchénie, quatre génocides se sont succédés en moins de quatre-vingt ans : le génocide arménien (1915-1916), la Shoah (1941-1945), le génocide khmer rouge (1975-1979) ; le génocide des Tutsis au Rwanda par les Hutus (avril-juin1994).

Aucun de ces génocides n’est réductible aux autres. Et chaque mémoire que les victimes et la communauté humaine ont bâtie au sortir de l’Evènement, est singulière.
La mémoire du génocide arménien reste, quatre-vingt dix ans plus tard, une mémoire-principe, en lutte contre cette deuxième mise à mort qu’est le négationnisme, l’Etat turc ne reconnaissant toujours pas le génocide perpétré par ses prédécesseurs ottomans. « Mais qui se souvient encore du massacre des Arméniens ? » demanda Hitler à ses généraux, le 22 août 1939, à la veille de déclencher la seconde Guerre mondiale. L’oubli planétaire de ce premier génocide moderne (planification secrète, orchestration de la haine, exécution méthodique) fut une des conditions de possibilité de la Shoah. Deux mémoires en une : reconnaissance d’un génocide inaugural ; rappel de l’oubli meurtrier.
Corpus historique sans pareil, la mémoire de la Shoah, est un patrimoine, une éthique, un référent universels. Paradigme absolu pour identifier le Mal dans l’Histoire, elle est le ciment du Plus jamais ça et le recours pour tous les peuples et les groupes en péril.

La Shoah devenue, sous l’effet de la mémoire et ses déclinaisons multiples (effets politiques, oeuvres philosophiques, littéraires, cinématographiques), un évènement d’ordre meta-historique, cette Mémoire s’est ajoutée à son objet. Une histoire de cette mémoire a commencé de s’écrire. On a débattu de son usage et de ses fins : trop ou jamais assez de mémoire ? Fait-elle ombrage ou ouvre-t-elle aux mémoires-sœurs ? Confluence ou concurrence des martyrologies ? De la réflexion à la perversion politique : la négation de la Shoah s’est masquée en mise en cause de sa mémoire. Et, en tant qu’elle l’un des fondements d’Israël, aux négationnistes d’hier ont succédé les adversaires d’Israël aujourd’hui, Ahmadinejad, Garaudy, Dieudonné et consorts : feu sur la mémoire ! D’où un enjeu décidément sans fin : la défense mémorielle. D’autant que les ultimes survivants de la Shoah s’éteignent peu à peu.
D’une mémoire incarnée, quelle mémoire-histoire et quelle prophylaxie pour demain ?

Quasi générationnelle, la mémoire au Cambodge du génocide khmer rouge est en passe de devenir amnésie. Gouvernement en tête, trente ans après le génocide, alors que, sous la pression internationale, s’instruisent les procès des quatre plus hauts dignitaires khmers rouges et eux seuls, les Cambodgiens, à commencer par les jeunes, entendent tirer un trait. Le génocide ? Un accident, déjà ancien, de l’histoire khmère, fruit de feu le communisme, fantôme à jamais éteint. A l’heure du boom asiatique, quel profit à se souvenir, sauf à perpétuer le traumatisme et brouiller l’avenir ? Les fils ne veulent plus savoir ; les pères ne transmettent plus. Plus assez proche de l’Evénement, pas assez loin de lui : la mémoire du génocide entre purgatoire et oubli.

La particularité du Rwanda est absolue, son exception égale à l’industrialisation de la mort juive, durant la Shoah.
A la différence des précédents génocides, perpétrés sur plusieurs années par des corps spécialisés ad hoc -armée turque + supplétifs kurdes ; Einsatzgruppen + auxiliaires baltes et ukrainiens, puis SS ; adolescents soldats de l’Angkar-, le génocide tutsi est une œuvre collective perpétrée en moins de cent jours par toute une population civile (outre les 250.000 génocidaires proprement dits, on estime acteurs indirects et partisans du génocide à 700.000).
Seconde exception : à la différence des survivants arméniens et des quelques milliers de juifs allemands rescapés des camps d’extermination, s’exilant à jamais du pays « d’avant », rescapés et rapatriés tutsis vivent au milieu de leurs voisins génocidaires, revenus de leur fuite au Congo. Les mêmes qui, jour après jour, trois mois durant, machette en main, les avaient partout pourchassé et massacrèrent les leurs en masse (800.000 morts, 300.000 survivants).
Victimes et meurtriers, par centaines de milliers, revivent côte à côte.

On en est là.
La mémoire, partout, a à faire au passé.
Pas au Rwanda. Seize ans après, le passé, dans ce petit pays de la région des Grands Lacs est tout sauf du passé. Le passé, pour l’heure, n’existe pas au Rwanda. Il adviendra, une fois le travail de la mémoire accompli, et non l’inverse.
Quid, donc, dans ce paysage sans précédent dans l’Histoire, de la mémoire ?
Réponse : elle a à faire au présent. Mais elle a, plus encore, à faire à l’avenir.
Cas unique dans l’Histoire moderne d’une mémoire en actes et pour demain.

Kigali, « Happy People », 31 décembre.
Dans les jardins du Ministère ultra-moderne des Affaires étrangères rwandais, « Happy People » bat son plein. 2.000 invités payants de tous âges danseront jusqu’à l’aube, avant de prendre d’assaut le premier petit déjeuner de l’année nouvelle à l’un des buffets qui s’offrent aux jusqu’aux-boutistes du Réveillon.
Ciel somptueusement étoilé. La Croix du Sud brille. Les femmes sont belles, vêtues à la dernière mode. Les hommes rivalisent d’élégance. Jeunes, vieux, tous dansent. Tendre est la nuit. Le monde entier est un dancing.
Janvière, sublime jeune femme terminant ses études à l’université de John Hopkins, à Baltimore, est venue passer les Fêtes au Rwanda, où, me confie-t-elle entre deux saluts de ses admirateurs, elle s’établira, une fois diplômée, pour apporter sa pierre à la renaissance de son pays. Je l’écoute, partagé entre l’admiration pour sa beauté radieuse et un sentiment d’abîme.

La nuit du 6 avril 1994, à peine connu l’attentat contre l’avion du président hutu Habyarimana à son atterrissage à Kigali, les massacres des Tutsis commencent en ville. Excepté son père, resté pour tenter de défendre sa maison, et qui sera tué sans rémission, la famille de Janvière se réfugie en catastrophe à la Croix-Rouge, tablant sur l’inviolabilité des lieux. Les hommes de la garde présidentielle arrivent au petit matin, jettent des grenades dans les tentes où sont entassés femmes et enfants. Ensevelie sous les morts qui s’abattent sur elle, sa mère, ses frères, ses sœurs, Janvière sera l’une des trois survivantes de ce massacre insensé, comme des centaines d’autres vont se déchaîner partout en ville et des milliers, trois mois durant, dans tout le Rwanda. A commencer, comme à la Croix-Rouge de Kigali, dans les écoles, les hôpitaux, les églises, les monastères. Aucun endroit neutre ou consacré ne sera respecté. Aucune vie ne sera épargnée. Tutsis et hutus modérés, tous seront massacrés sans pitié.

Toutes les rencontres, sans exception ou presque, que l’on peut faire à Kigali, sont du même ordre. Tous les individus de plus de seize ans sont, peu ou prou, des survivants. Les employés de l’hôtel, vos contacts, les connaissances fortuites, tous ont traversé l’enfer, tous ont perdu tout ou partie de leur famille, de leurs proches dans des circonstances inouïes de cruauté. De ce fossé entre le dynamisme de la ville en pleine expansion et les carnages qui l’ont ravagé, de cette distance métaphysique entre la superbe énergie des individus, l’aménité de vos interlocuteurs et leur histoire dantesque, le visiteur de passage ressort groggy, l’admiration pour le miracle humain sous ses yeux s’avérant indissociable du vertige que génère, à chaque pas ou presque, l’inhumanité absolue, irrémédiable de ce qui s’est passé ici, maison après maison, rue après rue, colline après colline. Le Rwanda en compte mille.
Nul ne repart l’esprit et l’âme indemnes de Kigali.
Kigali, 2 janvier, Mémorial de Gisozy,
Patience, étudiante en comptabilité, s’est résolue à m’accompagner au Mémorial de Gisozy sur le Génocide. En contre-bas de la ville, c’est une grande villa blanche à étages, entourée d’un jardin en escalier avec d’immenses dalles de ciment nu. Dessous gisent les ossements de deux cent cinquante mille victimes.
Patience n’est jamais venue au Mémorial, pas plus que l’immense majorité des habitants de Kigali. Sur 80.000 visiteurs annuels, plus de la moitié sont des étrangers. Pourquoi y serait-elle venue ? Tout ce qui est présenté, écrit, montré, exposé, expliqué avec une grande sobriété et un grand didactisme, salle après salle, dans ce Mémorial qu’on a voulu d’abord un lieu d’histoire et non de recueillement, ne l’a-t-elle pas vécu, alors enfant, et depuis, dans sa mémoire ? Sa famille habitait en bordure de l’Ecole Technique Officielle, ETO, dans un des faubourgs de Kigali, occupée par un détachement de parachutistes belges de la MINUAR, la force de paix des Nations Unies. Le 7 avril 1994, des milliers de Tutsis s’y réfugient, terrorisés, croyant y trouver protection. Le même jour, des militaires hutus, après avoir assassiné la Première ministre, une Hutue modérée, abattent les dix soldats belges affectés à sa garde. Le 8, à l’initiative de la Belgique et de la France, les 2.300 hommes de la MINUAR, excepté une poignée d’entre eux, se retirent du Rwanda, malgré les protestations désespérées du général Dallaire à la tête de la MINUAR, leur désertion laissant partout le champ libre aux tueurs, alors que Kigali est déjà jonchée de cadavres et que le génocide en cours des Tutsis ne fait plus de doute pour personne sur place et dans les chancelleries occidentales. Indifférent aux supplications des assiégés d’ETO (que les miliciens hutus encerclent), le 10 avril, un détachement français exfiltre les seuls ressortissants français vers l’aéroport. Le 11, à 14 H., les Bérets bleus belges quittent à leur tour ETO pour l’aéroport, emmenant avec eux une dernière poignée d’Européens. A peine le convoi a-t-il franchi l’enceinte, les miliciens interahwame se ruent à l’intérieur du campus. Le père de Patience est enterré vivant. 2.000 Tutsis, dont 400 enfants sont exterminés sur place dans les bâtiments-ateliers ou emmenés à pied quatre kilomètres plus haut à Nyanza Kycyicuro et abattus dans une carrière de graviers. Non-assistance absolue –pensée, voulue, réglée- à peuple en danger de mort immédiate.
Un an plus tard, en juillet 1995, la même démission des mêmes Onusiens, des mêmes Occidentaux se répètera en Bosnie, face aux tueurs serbes du général Mladic, et ce sera le massacre de Srebrenica. 8.000 morts. Un panneau du Mémorial, à la fin du parcours, rappelle cet autre génocide, images des charniers à l’appui.
S’arrêtant à chaque station de son propre calvaire, Patience parcourt le Mémorial sans un mot ni une larme.

3 janvier. Nyamata
C’est une petite ville « sans importance » à 40 kilomètres au sud de Kigali, que l’on gagne par une route ultra-moderne. Patience, de nouveau, a tenu à m’accompagner, s’infligeant une nouvelle épreuve avec le même stoïcisme que la veille.
Le centre de Nyamata, une suite de maisons basses, aligne de chaque côté de la grande rue des cafés, qu’on appelle ici des cabarets -dont un, le Gacaca, au cœur de tout, hier comme aujourd’hui- des ateliers de confection, des bazars de quincaillerie, de cycle, des boutiques de téléphone, une banque, des marchands de couleur, un tailleur pour dames. Un moto-taxi nous conduit à l’église-Mémorial de Nyamata. Là, 5.000 personnes rassemblées de force ont été massacrées le 11 avril 1994. Tous leurs effets sont là, éparpillés sur le sol, jonchant toute la nef. Sur les bas-côtés sont rangées par centaines les chaussures, les bottes des paysans, de petites chaussures d’enfant. Derrière l’église, des caveaux à claire-voie, entre lesquels on peut descendre : des crânes à perte de vue, des ossements par milliers. 50.000 personnes ont été assassinées à Nyamata par leurs voisins hutus, encadrés par les miliciens interawhame. Nul ne s’est dérobé aux « coupages » de ses « avoisinants » tutsis, voire les membres de sa propre famille. Comble de l’abomination, des Hutus mariés à des Tutsies se sont vus mis ce marché en mains : « On ne te tue pas ni ta femme. Mais tes enfants tutsis voudront venger les leurs. Tu t’en occupes toi-même. Sinon, c’est tout le monde. » Et ainsi fut fait par les pères.
La forêt de Kayumba, surplombe Nyamata en contrebas, toute proche. C’est une maigre forêt d’eucalyptus. Un relais téléphonique surgit au milieu des bois. Allant au plus près pour échapper aux tueries en ville et dans les maisons, des milliers de Tutsis s’y réfugièrent in extremis, le 14 avril. Jour après jour, dimanches compris, dès l’aube, les tueurs, réunis sur le terrain de football, montaient par centaines « chasser » les femmes – les violaient, avant de les « couper »- coursaient les enfants, les vieillards dans les bois clairsemés, découpaient à la machette tous ceux qui s’épuisaient à courir, pieds nus, des heures durant, tel le gibier devant des chiens de meute. Sa besogne accomplie, la meute redescendait en fin d’après-midi festoyer dans les cabarets de Nyamata et s’enivrer de Primus, la bière locale, et d’urwagwa, un alcool de banane. Ce fut un génocide dans la joie. Pris par les tueries, les hommes n’allaient plus travailler dans leurs parcelles. On se partageait les biens des victimes. On ripaillait. On rivalisait de plaisanteries sur l’agonie des « coupés », on la mimait entre tueurs. L’un d’eux, en plein cabaret, apostropha son bras : « Comment puis-je te récompenser, mon bras ? » Il venait de couper sa centième victime.

Sur 6.00O personnes, traquées, chaque jour, comme des bêtes, vingt sortiront vivantes de la forêt de Kayumba.
A la descente, une pluie diluvienne s’abat sur le chemin. On cherche refuge dans une maison en pisé. Yvette nous ouvre, sa petite fille emmaillotée dans son dos. Yvette a vingt-cinq ans. Elle est tutsie. Une fois par an, elle remonte à pied dans la forêt toute proche. Est-elle l’un des vingt survivants de Kayumba ? On jouait avec la petite fille, et la pluie tombait trop fort sur le toit de tôles pour qu’on puisse se parler et s’entendre.

N’Tamara.
Sur la grand’route vers Kigali, à dix kilomètres, à gauche, une route en latérite mène à travers les parcelles de manioc, les plantations de bananiers et les cultures de caféiers, au village de N’Tamara. Entourée d’arbres étrangement silencieux, l’église-Mémorial se dresse sur un monticule. De longues bandes d’étoffe violettes sont accrochées partout, en signe de deuil. Le spectacle de la nef est, s’il est possible, plus épouvantable, plus terrifiant encore qu’à Nyamata. Les haillons des 5.000 victimes qui périrent là assassinées pendent sous la voûte. Et, par centaines, des crânes, et en dessous des ossements, sont alignés sur des claies. Les murs de briques sont troués d’ouvertures à l’explosif, par lesquelles les tueurs balançaient des grenades dans la foule.
Patience ne pénétrera pas dans ce pandémonium.
Aurait-elle été là, il y a seize ans, aurions-nous été là… Face à cette défaite absolue de la conscience humaine, face à cette nuit de l’âme où nous sommes plongés, nous sommes tous, de chair et d’os ou en pensée, des survivants.
Quittant l’église-Mémorial de N’tamara, on croise dans une sente de terre un homme portant une machette. Il salue. Nous passons notre chemin.
Tutsi ? Hutu ? Où était-il il y a seize ans ?

Marais de l’Akanyaru
De N’tamara, la piste descend en larges courbes à travers des villages vers une énorme vallée où coule paresseusement l’Akanyaru, au milieu de kilomètres à perte de vue de marais de papyrus sauvages. Des dizaines de milliers de Tutsis se cachèrent dans ce fouillis incroyable de roseaux, de marécages et de canaux couverts de nénuphars, où pullulaient serpents, moustiques et des hardes d’hippopotames noirs et de sangliers. C’est là où les tueurs hutus, en barque, bravant la vase, s’enfonçaient un peu plus chaque jour, à la recherche de leurs proies terrées sous les papyrus, ou respirant sous l’eau avec des tiges, affamées, couvertes de boue et de pustules.
Mais je m’arrête là. En mémoire de tous nos frères humains et de leur odyssée au royaume de la mort aquatique, lisez Dans le Nu de la vie, de Jean Hatzfeld. Cet écrivain-journaliste français a vécu, année après année, des mois à Nyamata et N’Tamara, interviewant inlassablement les mêmes rescapés et les mêmes bourreaux. Ses trois recueils de témoignages, Dans le Nu de la vie, Une saison de machettes, La stratégie des antilopes, sont parmi les récits les plus nus, les plus vrais, les plus intransigeants et en même temps pétris d’humanité, qu’ont généré les génocides modernes. Ils sont à la même hauteur que les Récits de la Kolyma de Chalamov, Si c’est un homme, de Primo Lévi, L’Espèce humaine, de Robert Antelme, ou Les jours de notre mort, de David Rousset.
Un quart des fugitifs ressortit vivant des marais de l’Akanyaru. Quant aux suppliciés, leurs corps, par milliers, descendirent le Fleuve de la mort, poussés paresseusement par le courant boueux, passèrent dans le fleuve Nyabarongo jusqu’au lac Victoria, disparurent dans les profondeurs ou servirent d’aliments aux poissons et aux prédateurs aquatiques.
Je remonte la rive, m’enquiers du nom des affluents du fleuve et des collines auprès des villageois. On me donne tous les renseignements, dans un français parfait. Je demande si c’est là ou plutôt là que certains épisodes se seraient passés il y a seize ans. Nul ne parle plus français.

De retour à Kigali, la route passe devant le Mémorial du massacre de Nyenza.
Quatre immenses tombes de ciment et un monument funéraire dont on ranime la flamme une fois par an occupent une prairie qui surplombe la carrière de graviers fatale. Deux grands murs blancs égrènent les noms des victimes. Le premier nom : Abasi, suivi de trois cents autres, jusqu’à Illuminée Mukanyanye. Sur le second mur, le dernier nom est celui de Juvénal Zirimwabagabo. Quelque part entre Abasi, Illuminée Mukanyanye et Juvénal Zirimwabagado, il y a le nom du père de Patience. Elle a gardé ce nom pour elle.

Au Mémorial de Gisozy comme à la Commission de lutte contre le génocide, on m’avait surtout parlé de Murambi.
Les massacres, comme à l’ETO de Kigali, eurent lieu dans les bâtiments tout neufs d’une école technique où les autorités hutues avaient « invité » la population tutsie à trouver refuge. C’était un piège. Du 19 au 22 avril 1994, 50.000 personnes furent anéanties à la grenade, les fuyards achevés à la machette ou à coup de gourdin clouté, gravé en série de l’inscription « pas-de-pitié-pour-l’ennemi ». C’est aujourd’hui un Mémorial.
A Murambi, ce ne sont pas seulement des vêtements, des crânes, des ossements qui témoignent de la barbarie. Exhumés des charniers, enveloppés de chaux, les morts, par centaines, emplissent les salles de classe, dans l’attitude où le crime les a saisi.

Chacun a ses limites, et nous ne sommes pas tous faits en béton armé. Je ne suis pas allé à Murambi.
J’en viens à la Mémoire proprement dite du Génocide.
Sa constitution et son exercice ont été explicitement pensés, dès le lendemain du génocide, par les vainqueurs tutsis, en vue, avant tout, de bâtir de toutes pièces, hic et nunc, une cohabitation obligée entre victimes et bourreaux d’hier, dans l’espoir, à long terme, d’en finir un jour avec l’antagonisme ancestral des Hutus vis-à-vis des Tutsis.
Le pari des vainqueurs était aussi fou que rationnel.
Le choix suivant s’offrait. L’armée de libération tutsie venue d’Ouganda sauva in extremis 300 à 400.000 Tutsis. Et les génocideurs hutus fuirent avec armes et bagages au Congo : deux millions de Hutus, dans un exode gigantesque vidèrent le Rwanda. Pour la seconde fois dans l’histoire du pays, les Tutsis, survivants + rapatriés, étaient maîtres chez eux. Ils avaient le pouvoir militaire, politique, administratif sans partage, et un « boulevard » moral absolu devant eux.

Que faire ? Les Hutus n’étaient-t-ils pas un peuple maudit, maléfique, irrécupérable ? Ne venaient-ils pas, après, déjà, tant de massacres précédents, de commettre l’irréparable ? Décimés, plus minoritaires que jamais, les Tutsis pouvaient-ils prendre le risque de les reprendre au Rwanda et de revivre ensemble ? Était-ce seulement imaginable ? Ne valait-il pas mieux les laisser à jamais au Zaïre, en Tanzanie, les y contenir par la force ?
A cela s’opposait le raisonnement inverse : laisser deux millions d’irréductibles, dirigés par les tueurs, dans des camps de la haine aux portes du Rwanda représenterait un risque considérable, la garantie d’une guérilla permanente, d’infiltrations terroristes et de déstabilisation du Rwanda et de ses voisins. Ne valait-il pas mieux les avoir sous la main ? Par ailleurs, à quoi bon régner sur le vide ? Que faire d’un pays détruit, à l’abandon, où les terres resteraient en friche, faute d’hommes pour le relever, auraient-ils du sang sur les mains ?

Au prix, on va le voir, d’un accommodement douloureux avec les principes de justice et de réparation, le réalisme l’emporta. Et il fut décidé de contraindre au rapatriement les deux millions d’exilés hutus au Zaïre, génocidaires compris. (Il se murmure à Kigali que Clinton et les Américains donnèrent au général-président Kagamé une garantie secrète d’intervention militaire en cas de risque d’un génocide bis).
A l’instar des gauchos de la Pampa ramenant d’immenses troupeaux vers les corrals selon la technique de l’entonnoir, une gigantesque opération militaire d’encerclement à revers des camps d’expatriés hutus à la frontière du Zaïre fut menée fin 1996, avec quelques corridors vers le Rwanda. Sur deux millions d’expatriés qui prirent, l’épée dans le dos, le chemin forcé du retour, 200.000 parvinrent à s’extirper de la nasse vers les forêts de l’intérieur du Zaïre, où ils furent peu à peu anéantis par les colonnes rwandaises à leur poursuite, ou décimés par la faim, les maladies tropicales et les attaques des populations forestières.
Que faire de ces deux millions de rapatriés hutus et des dizaines de milliers de génocidaires en leur sein ? Exceptés 100.000 personnes, incarcérées à leur retour pour être jugées, tous regagneraient leurs villages, retrouveraient leurs maisons, leurs terres et leurs « avoisinants » tutsis que les tueurs avaient assassinés à domicile, dans les écoles, les églises, pourchassés dans les marais, dont ils avaient massacrés sans merci la famille, les proches, saisis les biens. Le pire était à craindre, et d’abord la réaction des rescapés, entre terreur et vengeance. Le retour des génocidaires « de base » et des familles hutues, au village, dans la parcelle d’à côté ! Le pari du nouveau pouvoir tutsi était énorme.
Tout, si l’on peut dire, s’est bien passé. Le miracle, en terme d’ordre public, a eu lieu, et ne s’est pas démenti jusqu’à aujourd’hui. Les survivants, exsangues, écrasés par le malheur et le deuil, ne songèrent pas à se venger. Le sang, leur sang, avait trop coulé.

En tout, deux cent mille suspects de génocide (les 700.000 personnes que l’on estime avoir été impliquées indirectement ne furent pas inquiétées) furent arrêtés et mis en pénitencier. Mais le système judiciaire, comme toutes les administrations rwandaises au sortir du génocide, était par terre. Il eût fallu cent ans pour juger selon les procédures habituelles la masse énorme de criminels incarcérés. En 2001, on remit à l’honneur une pratique de justice coutumière tombée en désuétude, les Gacaca (« sur l’herbe ») ou tribunaux populaires.

250.000 juges locaux, hommes et femmes, furent élus par leur communauté, leur village, et brièvement entrainés (lois, résolution des conflits, éthique judiciaire). Pas de salaires, pour éviter la corruption, mais des facilités scolaires pour leurs enfants et un bonus médical pour la famille. 11.000 Gacaca furent constituées, chacune comportant dix-neuf juges (quinze présents, minimum). Et chaque Gacaca devait se tenir devant cent témoins minimum, et en plein air. A l’exception des organisateurs du génocide, des instigateurs de choc sur le terrain, et des tueurs les plus zélés, relevant des tribunaux institutionnels, on jugea donc « à domicile » le tout-venant des génocidaires « de base », sortis de prison après plusieurs années d’internement à condition qu’ils soient prêts à passer aux aveux devant leurs victimes. Ceux qui confessaient la vérité, indiquaient (plus ou moins) leurs crimes et les lieux d’exécution, pouvaient recevoir de légères sanctions, généralement des travaux d’intérêt général. Des dizaines de milliers de procès furent tenus entre mars 2005 et décembre 2007. Trop heureux de s’en sortir à bon compte, alors qu’ils avaient craint la mort dans les pénitenciers, les génocidaires se reconnurent le moins de crimes chacun, avançant tous avoir toujours agi a minima et toujours ou presque sous la pression du groupe et la contrainte des miliciens interawhame. On imagine le désarroi et l‘amertume des victimes.

Voici les réactions de quatre rescapés, rapportées par Jean Hatzfeld dans La stratégie des antilopes. « Je ne crois pas leurs mots apaisants. » « Sauf à tuer ou à gracier, la justice ne peut rien exercer de valable face à de pareils fauteurs. » « Les tuer ou les punir d’une façon convenable : impossible. Leur pardonner : impensable. La justice ne trouve pas place après un génocide, parce qu’il dépasse l’intelligence humaine. » Et pour finir, ce constat désabusé, terrible : « On a jugé des fauteurs dans les tribunaux. Ca représente une fraction des tueurs, une fraction quand même. Oui, il y a une justice après le génocide, mais de réconciliation. Elle s’adapte au nombre de magistrats, de tueurs et de victimes, elle corrige les fauteurs et empêche les vengeances, elle se montre atténuante pour les tueurs et profitable pour la bonne marche du pays. Elle est gratifiante pour l’avenir. Elle satisfait les autorités, les donateurs internationaux, et tant pis pour le chagrin des rescapés. »

D’autant que les regrets et les demandes publiques de pardon des génocidaires leur apparaissent le plus souvent formels et stéréotypés. Hatzfeld l’a bien montré : Dieu leur avait pardonné puisqu’il les avait épargné ; le gouvernement les avait libéré ; ils avaient demandé pardon aux victimes (troisième roue du carrosse, et la moindre). Quoi de plus ? Tout était bien qui finit bien. Et les ex-génocidaires interviewés au pénitencier puis de retour chez eux, par Hatzfeld, ne faisaient jamais état de cauchemars. Les rescapés, eux…
Les rescapés l’acceptent, le cœur serré : il s’agit bien d’une justice politique. D’emblée, la priorité absolue fut donnée à la paix civile et la reconstruction du pays. Il n’était pas question que l’exigence de justice compromette ce bien commun, jugé supérieur. La justice fut donc largement sacrifiée au profit de la paix. Une paix obligatoire, qu’aucune vendetta, aucune provocation ou presque des deux côtés ne vinrent troubler (dès qu’une altercation entre un Hutu et un Tutsi s’ébauche, sous l’emprise de l’alcool, ou si pointe un différent, les présents interviennent à l’instant).
Mais, tout autant, c’est une paix artificielle, que l’on pressent de surface et fragile.
Il est banni d’employer en public les mots Hutu ou Tutsi. Il est interdit aux génocidaires, au sortir de pénitencier, d’aller demander pardon à leurs victimes et avoisinants. Dans les sermons religieux, les officiants évoquent le Mal, parlent des méchants en général, mais se gardent bien de les nommer, encore moins de faire référence au génocide lui-même. Quand cela s’est produit, les Hutus, d’un bloc, ont quitté la cérémonie.
Chacun est plus ou moins schizophrène. Le réflexe de chaque Rwandais, devant tout interlocuteur, est de l’identifier : hutu, tutsi, « mélangé », autre ? et de n’en rien montrer.
Ce mutisme artificiel donne « au plus », lors des grandes commémorations annuelles d’avril, le discours suivant du président Kagamé : « Que pouvons-nous exiger des gens qui ont tué ? Ils n’ont rien que nous puissions leur demander, ils n’ont rien que nous puissions exiger, sinon de chercher en eux-mêmes ce qu’ils ont de vivant pour que le pays continue à exister. »
Cela donne, dans le feuilleton radiophonique Musekeweya, diffusé depuis huit ans deux fois par semaine, l’histoire suivante. Le personnage principal Rutaganra a été à la tête de la violence contre la région voisine de Bumanzi. Il a incité les gens de sa région, Muhumuro, à attaquer les habitants de Bumanzi, qui seraient cause de tous les malheurs à Muhumuro, en proie à la pauvreté. Le résultat a été la haine entre les deux villages, jusqu’à l’attaque de Muhumuro contre Bumanzi. Les maisons ont été détruites, pillées…

Quelques jours plus tard, Bumanzi, à son tour, a attaqué Muhumuro pour se venger. Là, de même, maisons détruites, pillées. La haine entre les deux villages s‘est encore accentuée. La justice est intervenue, mais n’a pu rétablir la situation. Entre temps, les gens intègres des deux villages ont commencé à chercher comment résoudre les choses. Ils ont lutté pour la cohabitation pacifique. Des rencontres ont été organisées. On a finalement opté pour la mise en place d’un organisme mixte qui étudierait l’origine de la violence et punirait les malfaiteurs des deux cotés. Rutaganira, qui était le principal pérpétrateur, après de multiples visites des gens intègres, a commencé à changer d’attitude, a commencé à regretter ce qu’il avait fait et s’est décidé à coopérer avec la justice. Huit ans plus tard, il est en train de se confesser et au bord de demander pardon à ce qu’il a fait aux gens de Bumanzi.
Tous les auditeurs reconnaissent l’allégorie, tant elle est évidente. Les mots de hutu ou tutsi ne sont jamais prononcés. Nul besoin, dira-t-on. Mais si nommer catégorise, ne pas nommer substitue le fictif au réel, le simulacre aux faits. Et l’Histoire, enveloppée, subsumée, délestée de sa part maudite, n’y trouve pas son compte.

Contre le « divisionnisme » de la nomination, l’insistance sur la mêmeté originelle de tous les Rwandais, réputée transcender le clivage Hutus-Tutsis (que l’on incrimine le colonialiste belge d’avoir instrumentalisé de A presqu’à Z) a quelque chose de forcé. Même si la distinction physique entre Tutsis et Hutus n’est pas toujours tranchée et s’il est politiquement incorrect de la signifier sous quelque prétexte que ce soit, elle n’en est pas moins, souvent, directement perceptible. Les Tutsis relèvent du type « nilotique » ou éthiopien, les Hutus, apparentés aux peuples bantous, ont un type davantage africain. Nombre de Hutus éprouvaient un complexe d’infériorité « esthétique » à l’endroit des Tutsis. Epouser une femme tutsie pour un Hutu était une promotion statutaire. Tout cela est aujourd’hui tabou.
Méthode Coué ? Les résultats, pour l’heure, donnent raison à ce choix d’une mémoire « réconciliatrice » minimale, strictement cantonnée et « allégée » de non-dits d’importance, privée de sa part de justice.
Le pays se développe à grands pas. La prospérité n’est-elle pas le meilleur baume, vous prend-on à témoin. « Le business ne connaît ni race, ni ethnie, il se moque du passé. » De fait, les relations d’affaires entre Tutsis et Hutus affluents se multiplient. L’avenir est à l‘argent. Si les mariages mixtes sont pour l’heure hors question, les relations de travail et de voisinage entre Hutus et Tutsis semblent de plus en plus normalisées.
Pour autant, la peur de l’autre, des deux côtés, reste une réalité sous-jacente, chacun faisant avec ses souvenirs et ses appréhensions. Cette peur réciproque est d’ailleurs l’un des facteurs de base de la paix. Peur que vient redonder la peur commune, partagée par tous, des autorités, dans leur grande majorité tutsies, qui, en aucune façon, ne plaisantent sur le sujet et ne tolèrent le moindre écart de langage ou autre. Un sondage (non publié) d’Ibuka, l’association des rescapés, indique que 40 % des sondés craignent toujours un nouveau génocide.

Le pari a donc été un pari sur le temps. Plus le temps progresse, escompte-on en haut lieu, plus les intérêts se rejoignent, plus la réconciliation progresse, plus l’oubli se fera. Et la mémoire ne doit pas troubler le processus. « Il faudra trois générations », m’a dit, serein, un officiel.
Reste que la mémoire individuelle et la mémoire de chaque groupe résistent souterrainement à la mémoire officielle, feindraient-elles de s’y soumettre.
Le problème est, bien entendu, la transmission de l’Histoire. La mémoire autorisée se transmet à l’école, la mémoire privée dans les familles.
Il n’y a toujours pas, seize ans après, d’enseignement du Génocide dans les écoles. La Commission de lutte contre le Génocide peine à mettre le contenu au point, face aux inévitables questionnements d’enfants vierges de tout savoir sur ce qui est arrivé dans leur propre famille. Car dans les familles hutues qui ont été mêlées de près ou de loin au génocide, les parents, à commencer par les pères, au mieux font silence absolu sur le passé, au pire, entretiennent un sourd esprit de revanche auprès des leurs. Dans les familles tutsies, c’est évidemment l’inverse, le souci de ne pas traumatiser la nouvelle génération limiterait-il les récits (les rescapés se racontent entre eux, exclusivement).
Pour l’heure, le génocide est encore trop proche, et l’omerta arrange, pour des raisons opposées, familles hutues et familles tutsies.
Mais qu’adviendra-t-il dans dix, quinze ou vingt ans, quand, le génocide s’étant éloigné et la hantise d’une répétition s’étant largement effacé, le refoulement n’aura plus de raison d’être ? La demande de mémoire, à commencer dans les familles hutues, va se faire grandissante, et risquent fort de se produire de singulières explosions entre générations. On a vu le phénomène se produire en Allemagne au tournant des années 60, quand les enfants de l’après-guerre, parvenus à l‘âge adulte, interrogèrent les pères qui avaient fait silence vingt ans durant : « Que faisais-tu durant le nazisme ? Où étais-tu pendant la guerre ? » Ce fut le temps des « Papa pue. » Les fils héritant de la culpabilité des parents, ce traumatisme provoqua en retour des dévoiements aberrants : ce furent la Bande à Baader et le terrorisme vengeur de la Fraction Armée Rouge. Quant à la même génération des enfants tutsis, découvrant, demain adultes, le martyr des leurs dans sa totalité et le déni de justice qu’ils ont subi ensuite, ne va-t-elle pas éprouver un sentiment de révolte ?
Tous rouvriront le grand livre de la mémoire, qui, pour l’heure, s’écrit sous haute surveillance. Tant le génocide au Rwanda n’a pas fini d’émettre ses tragiques radiations.
Je repars pour Paris. Je n’ai pas osé, de moi-même, les lui proposer ; Patience me demande mes livres sur le Rwanda. Seize ans après, Patience, le courage de la mémoire.
Avant de quitter Kigali, appel à mes propres souvenirs.

Juillet 1994. Arrivé par le pont aérien de l’opération Turquoise, dont j’ai rappelé, en ouverture, qu’elle visait d’abord, sous couvert d’opération humanitaire, à couvrir la déroute de nos protégés hutus, je me rends dans la cuvette de Bisesero. Grâce à un gendarme français, Thierry Prungnaud, qui, trois jours après leur découverte, força la main de son commandement, le dernier millier de Tutsis venait d’être soustrait in extremis aux machettes des tueurs hutus. Ils avaient parqué là, dans cette cuvette-abattoir, des dizaines de milliers de « cancrelats » et, tous les jours, en abattaient un bon millier. Ils étaient arrivés au bout de la tâche, et celui-là était le dernier. A ma demande, l’officier de presse français rassemble une centaine de survivants. Il y a là quelques professeurs de l’université de Butare. Ils évoquent leur martyr à Bisesero, les tueurs. Auxquels se joignaient parfois d’anciens collègues à eux. Des intellectuels comme eux ! Leur incompréhension est si totale qu’ils n’arrivent pas, affirment-ils, à éprouver de la haine en retour. A tel point qu’ils se déclarent prêts, la paix revenue, à revivre avec leurs compatriotes hutus. « Ils ont tous été manipulés, forcés. » Incrédule, les pensant égarés ou ignorants de la Shoah, j’improvise un discours qui se veut sans appel : « Pensez-vous que les juifs allemands rescapés d’Auschwitz sont retournés vivre en Allemagne ? Pas un seul ! Quant aux juifs polonais revenus de l’enfer dans leurs villages, des pogroms les y attendaient. C’est fini. N’ayez plus jamais confiance. Ne revivez jamais avec vos assassins ! Ils s’enfuient au Zaïre. Ne les laissez jamais revenir ! Faites pour les vôtres, et eux seuls, un second Israël du Rwanda. » Une intense discussion s’ensuit entre les rescapés. L’officier français s’impatiente. Je reviendrai seize ans plus tard au Rwanda. Cassandre n’a pas toujours raison

http://laregledujeu.org/hertzog/2011/01/21/111/rwanda-l...cide/

Posté par rwandanews

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