L’ insurrectionnalisme qui vient ?

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Pourquoi « l’insur­rec­tion­na­lisme » ?
Il n’est pas tou­jours des plus évident de saisir l’ensem­ble des thèses et agis­se­ments du cou­rant poli­ti­que qu’on peut dési­gner aujourd’hui comme insur­rec­tion­na­liste, d’autant qu’il regroupe plu­sieurs com­po­san­tes. Mais ici, l’insur­rec­tion­na­lisme qui nous occu­pera est celui qui s’est cris­tal­lisé autour du livre L’Insurrection qui vient [1].

Certains qua­li­fient ce cou­rant d’« auto­nome » car il mar­que­rait ses dis­tan­ces envers les orga­ni­sa­tions d’extrême-gauche et liber­tai­res. C’est exact, mais le terme est vague car l’auto­no­mie his­to­ri­que a pris des formes variées comme par exem­ple celle de « l’auto­no­mie ouvrière » dans l’Italie de la fin des années 60 et du début des années 70, qui vit les jeunes pro­lé­tai­res du Sud refu­ser la dis­ci­pline des gran­des usines du Nord et débor­der les reven­di­ca­tions tra­di­tion­nel­les du mou­ve­ment ouvrier. À l’évidence, il ne s’agit pas de cette auto­no­mie là dont par­lent les insur­rec­tion­na­lis­tes, puisqu’elle concer­nait sur­tout l’insu­bor­di­na­tion ouvrière et pro­lé­taire. S’agit-il alors de « l’auto­no­mie dif­fuse » qui par­court l’Italie des années 74-79 avec 1977 comme point d’orgue ?

La réfé­rence concrète à 1977 est très pré­sente, même s’il est dif­fi­cile de savoir si elle est théo­ri­sée ou s’il s’agit d’une simple fas­ci­na­tion pour la vio­lence de l’époque ou encore d’une façon de se rat­ta­cher à une forme géné­rale d’oppo­si­tion de la part des jeunes pro­lé­tai­res et étudiants pré­ca­ri­sés.

Si ce cou­rant se situe effec­ti­ve­ment dans la conti­nuité d’une partie de l’auto­no­mie dif­fuse, c’est par contre dans une période qui se carac­té­rise par l’absence de contexte pré-révo­lu­tion­naire. Nous pou­vons même avan­cer qu’impli­ci­te­ment au moins, il s’exprime dans la cons­cience que le temps des révo­lu­tions est ter­miné.

Nous adop­tons cette déno­mi­na­tion « d’insur­rec­tion­na­lisme », pour dési­gner une ten­dance à l’œuvre aujourd’hui, opé­ra­toire, au moins pour la France. C’est bien parce qu’il y a des réfé­ren­ces par­ta­gées (Os Cangaceiros, l’iqv [2]) et des pra­ti­ques mili­tan­tes conver­gen­tes à visée insur­rec­tion­nelle (mise en avant de pra­ti­ques illé­ga­lis­tes, réfé­ren­ces à l’émeute, cen­trage des luttes autour des sym­bo­les de la répres­sion et de la « société car­cé­rale », etc.), que nous par­lons d’insur­rec­tion­na­lisme comme d’un tout même si c’est for­cé­ment réduc­teur [3]. Nous en ten­tons ici une appro­che cri­ti­que. Il s’agit donc aussi d’éclaircir ce qui les (nous) en dis­tin­gue au niveau théo­ri­que. Pour cela nous avons essayé de déga­ger quel­ques carac­té­ris­ti­ques de ce cou­rant qui en cons­ti­tuent aussi des limi­tes.

Une ana­lyse insuf­fi­sante des trans­for­ma­tions du Capital et de l’État

Pour bien com­pren­dre le renou­veau insur­rec­tion­na­liste de ces der­niè­res années, il nous semble néces­saire de remon­ter à ce qui l’a ins­piré récem­ment du point de vue théo­ri­que : la revue Tiqqun [4].
Cette revue a repris, entre autre, des aspects des théo­ries de Carl Schmitt [5] notam­ment sur la « guerre civile mon­diale » et sur l’idée que le poli­ti­que doit d’abord per­met­tre la dis­tinc­tion entre ami et ennemi. Une « guerre civile mon­diale » issue du déclin des guer­res entre États-nations condui­rait à une « guerre totale » pre­nant la forme de la guerre de gué­rilla. Dans cette guerre révo­lu­tion­naire, for­cé­ment asy­mé­tri­que, les par­ti­sans cher­chent à sub­ver­tir et trans­for­mer la société et non à rem­por­ter une vic­toire sur ce qui ne serait qu’un ennemi exté­rieur.

Le concept de « guerre civile », très uti­lisé dans Tiqqun a aussi une his­toire. Bakounine, dans L’Empire knouto-ger­ma­ni­que, de 1871, emploie le terme de guerre civile pour deux mou­ve­ments qui sem­blent au pre­mier abord oppo­sés mais qui s’avè­re­ront par la suite com­plé­men­tai­res ; tout d’abord elle prend la forme de « la guerre civile comme lutte de fac­tions pour la prise du pou­voir » au sein de l’État, mais il s’ensuit un affai­blis­se­ment de l’État qui favo­rise, dans un deuxième temps, l’appa­ri­tion de « la guerre civile popu­laire », visant elle à détruire la machine d’État et à ins­tau­rer le règne de la liberté dans la société. Dans tous les cas la posi­tion de Bakounine était donc réduc­ti­ble à l’idée sui­vante : mieux vaut le désor­dre que l’ordre, même lors­que les objec­tifs dudit désor­dre ne sont pas les nôtres. Car de l’ordre, il ne peut sortir en prin­cipe que plus d’ordre, jamais la révolte. Cette idée de Bakounine est lar­ge­ment reprise par les insur­rec­tion­na­lis­tes.

Tiqqun affirme que la guerre civile en cours est en réa­lité une guerre conti­nue contre la popu­la­tion, et qu’elle prend la forme d’une paci­fi­ca­tion armée, œuvre d’une contre-insur­rec­tion proche de l’action des forces de répres­sion colo­nia­lis­tes. En se per­dant dans ses com­pa­rai­sons his­to­ri­ques, Tiqqun, dans « Comment faire ? » oublie com­plè­te­ment la dyna­mi­que de restruc­tu­ra­tion du capi­tal qui se met en place après les défai­tes de la révolte de la jeu­nesse et de l’insu­bor­di­na­tion ouvrière des années 60-70. Or les mou­ve­ments des années 60-70, y com­pris les mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale dans les­quels pou­vaient jouer le concept tiq­qu­nien de « guerre pré­ven­tive » ont été battus et c’est le capi­tal qui fait sa révo­lu­tion [6].

En fait Tiqqun est obligé de forcer l’ana­lyse en fai­sant exis­ter comme pré­misse à tous ses déve­lop­pe­ments l’exis­tence d’une réa­lité insur­rec­tion­nelle déjà pré­sente, d’où l’emploi du terme de guerre civile. En effet, dans un pre­mier temps (1945-75) l’État poli­ti­que s’est fait État social sans sacri­fier sa pre­mière fonc­tion à la seconde ce qui lui a permis de résis­ter au der­nier assaut pro­­lé­ta­rien et aux mou­ve­ments de lutte armée [7] ; dans un deuxième temps, l’État-nation se fait État-réseau dans lequel les ins­ti­tu­tions sont résor­bées ou s’auto­no­mi­sent afin de pren­dre des formes plus contrac­tuel­les, plus flexi­bles sur le modèle du marché et d’être tou­jours prêtes à s’adap­ter à la nou­velle donne impul­sée par le capi­tal. L’État est donc devenu très fort en tant « qu’État du capi­tal » à l’inté­rieur d’une société capi­ta­li­sée qui n’a pu s’ins­tau­rer qu’après une véri­ta­ble révo­lu­tion du capi­tal, une révo­lu­tion qui n’est pas essen­tiel­le­ment économique mais sur­tout anthro­po­­lo­gi­que.

Le Capital appa­raît alors comme un mons­tre qui vam­pi­ri­se­rait la vita­lité des indi­vi­dus et en trans­for­me­rait la plus grande partie en zom­bies… à l’excep­tion de quel­ques « irré­duc­ti­bles » dont on se demande bien alors com­ment ils sont pro­duits et com­ment ils échapperaient à la struc­ture de domi­na­tion. Le capi­tal est réduit à une struc­ture, et l’ana­lyse du rap­port d’inter­dé­pen­dance capi­tal/ tra­vail est aban­don­née.

Or, le pou­voir ne devient pas plus auto­ri­taire, mais c’est l’emprise de la capi­ta­li­sa­tion sur les rap­ports sociaux et les indi­vi­dus qui devient géné­ra­li­sée. Nous pen­sons en effet que la ten­dance réelle à une « cri­mi­na­li­sa­tion » des luttes pro­vient bien plus de la fai­blesse quan­ti­ta­tive de ces luttes que d’une varia­tion dans l’inten­sité de la répres­sion [8].

L’apo­lo­gie de la vio­lence rem­place le sujet révo­lu­tion­naire

Ceci une fois posé nous pou­vons nous inté­res­ser aux dif­fé­ren­tes maniè­res dont cette pre­mière élaboration de la « guerre en cours » a pu être inter­pré­tée. En effet, les thèses qui sont au centre de la réflexion de Tiqqun sont pas­sées en partie dans « L’Appel » pour se retrou­ver fina­le­ment dans l’iqv for­mant ainsi, pro­gres­si­ve­ment, une sorte de corpus théo­ri­que et poli­ti­que qu’il suf­fi­rait d’appli­­quer comme si la cohé­rence entre les pré­mis­ses théo­ri­ques et les pers­pec­ti­ves pra­ti­ques allaient de soi. Ainsi, la sures­ti­ma­tion du carac­tère insur­rec­tion­nel de tout événement couvre en réa­lité le fait que la défi­ni­tion de l’insur­rec­tion y est très peu déve­lop­pée et dépend bien sou­vent de l’appré­cia­tion de chaque indi­vidu ou de chaque petit groupe, dans la mesure où ils s’inté­res­sent aussi bien à la ques­tion de la forme qu’à celle du contenu de ladite insur­­rec­tion, ainsi que l’exige la « méta­phy­si­que cri­ti­que » de Tiqqun.

La ques­tion que nous nous posons aujourd’hui et beau­coup d’autres avec nous, c’est : d’où peu­vent surgir de nou­vel­les formes de conflic­tua­li­tés dans une société capi­ta­li­sée qui semble avoir digéré ses ancien­nes sour­ces d’anta­go­nisme, celle de la lutte de clas­ses par­ti­cu­liè­re­ment, mais qui bute sur des obs­ta­cles ou des limi­tes qui ne sont pas direc­te­ment pro­duc­teurs de nou­vel­les sour­ces d’anta­go­nisme (climat, envi­ron­ne­ment, res­sour­ces natu­rel­les épuisables) ? Mais cette ques­tion, les insur­rec­tion­na­lis­tes ne se la posent pas puisqu’ils par­tent de deux pos­tu­lats qui font déjà office de réponse. D’une part ils posent l’exis­tence d’un monde en ruine et rejoi­gnent par-là diver­ses théo­ries catas­tro­phis­tes sans se confron­ter concrè­te­ment aux dif­fé­ren­tes thèses sur la décrois­sance et par exem­ple à leurs formes radi­ca­les. D’autre part ils repren­nent le schéma tac­ti­que de Tiqqun qui fait de l’oppo­si­tion à la police, un objec­tif pres­que vital car il s’agi­rait d’un acte fon­da­teur, l’acte poli­ti­que pre­mier : « L’affron­te­ment avec la police est devenu l’évidence poli­ti­que de l’époque [9] ».

Il y a dans la dési­gna­tion de la police comme prin­ci­pal ennemi une réduc­tion de ce qu’est l’État aujourd’hui. Celui-ci devient pur appa­reil de répres­sion, sans com­pren­dre que les liens entre l’État et les indi­vi­dus s’insè­rent dans un rap­port social d’inter­dé­pen­dance et de par­ti­ci­pa­tion au contrôle et non pas seu­le­ment de domi­na­tion. Car, dans la société capi­ta­li­sée, pres­que tous les pos­si­bles sont encou­ra­gés et auto­ri­sés, mais le débor­de­ment des normes en place et donc de l’ordre réel ou sym­bo­li­que qui en découle impli­que la « néces­sité » d’un contrôle au plus près de toutes les acti­vi­tés. Bio-éthique, infor­ma­ti­que et liberté, libre cir­cu­la­tion et sécu­rité. Par exem­ple, la vidéo­sur­veillance a peu d’inté­rêt dans les zones ghet­toï­sées où les pau­vres peu­vent s’entre­tuer sur le modèle amé­ri­cain, mais elle est « néces­saire » dans les cen­tres-villes à partir du moment où ceux-ci res­tent, ou même devien­nent grâce aux nou­veaux moyens de trans­port, des zones ouver­tes et mixtes… qui peu­vent s’embra­ser.

La contra­dic­tion des insur­rec­tion­na­lis­tes, c’est fina­le­ment de nous décrire un monde déjà clos, une sorte de « 1984 » réa­lisé, mais qui engen­dre­rait quand même sa néga­tion. Pour forcer ce trait, ils sont obli­gés d’entre­voir l’insur­rec­tion à tra­vers chacun des événements pro­duc­teurs de désor­dre. On vient d’en avoir un exem­ple dans l’inter­pré­ta­tion qui a été donnée des événements de Grèce parce que le prin­ci­pal moyen de mesure qu’ils uti­li­sent pour les appré­cier est le degré de vio­lence qu’ils peu­vent attein­dre. Dans cette vision le niveau de vio­lence témoi­gne­rait du niveau d’inten­sité de la révolte en cours alors que comme on l’a vu pour la Grèce, cette vio­lence est restée très cir­cons­crite, dans un pre­mier temps à un quar­tier (la révolte étudiante) et dans un second temps (la crise finan­cière) à quel­ques débor­de­ments de mani­fes­ta­tions pra­ti­quées par les jeunes et des immi­grés alba­nais sur­tout.

C’est ce niveau de vio­lence qui cons­ti­tue­rait l’expres­sion de la radi­ca­lité par excel­lence car il serait irré­cu­pé­ra­ble par le pou­voir en place. C’est oublier com­ment le spec­ta­cle peut rat­tra­per ces actes de vio­lence col­lec­tive comme le prouve la ritua­li­sa­tion atteinte par ceux-ci lors des contre-som­mets. On retrouve le même pro­blème et les mêmes sim­pli­fi­ca­tions dans l’inter­pré­ta­tion des événements ayant enflammé les ban­lieues fran­çai­ses en 2005. En effet, la réflexion qui émergeait était qu’il fal­lait attein­dre un même niveau de vio­lence que celui des jeunes des quar­tiers dans les actions mili­tan­tes. Parler le même « lan­gage » direct à tra­vers la vio­lence se serait établir un lien de soli­da­rité quand la « com­mu­ni­ca­tion poli­ti­que » s’avère impos­si­ble au pre­mier abord.

La vio­lence est-elle un lan­gage poli­ti­que ? Nous dirions que cela dépend du contexte. En 1968 en France par exem­ple ou dans l’Italie des années 70, une jonc­tion s’est effec­ti­ve­ment opérée entre vio­lence étudiante et vio­lence pro­lé­taire au sein de rap­ports sociaux qui étaient beau­coup plus vio­lents et expri­maient sou­vent une véri­ta­ble haine de classe. Mais aujourd’hui, la vio­lence est élevée au niveau d’un tabou et devient un nouvel inter­dit majeur qui fait consen­sus parce que la société capi­ta­li­sée appa­raît paci­fiée. Elle fait peur parce qu’elle est rési­duelle et appa­raît sous des formes brutes qui lui enlè­vent son sens immé­diat… et toute pos­si­bi­lité de conver­gence avec d’autres forces. Ainsi, la révolte des ban­lieues est appa­rue à beau­coup comme inex­pli­ca­ble dans ses formes en même temps qu’elle était reconnue comme légi­time par l’accrois­se­ment des iné­ga­li­tés et des dis­cri­mi­na­tions. Dans ce cas la vio­lence n’est pas moti­vée par l’espoir de chan­ger les choses mais par un déses­poir qui bien sûr s’exprime par la haine contre la police, mais aussi par la prise pour cible des outils tra­di­tion­nels de l’inté­gra­tion (les ser­vi­ces publics par exem­ple).

Les insur­rec­tion­na­lis­tes au contraire voient la vio­lence comme l’acte de radi­ca­lité par excel­lence au risque d’en faire une pos­ture.
Cette vision naïve de la vio­lence se retrouve dans leur rap­port posi­tif à toute pra­ti­que émeutière même lorsqu’elle déve­loppe des formes de vio­lence qui vien­nent para­si­ter d’autres révol­tes ou refus. Cette vio­lence se retourne alors par exem­ple contre des mani­fes­tants « dépouillés » à la fin d’une mani­fes­ta­tion lycéenne et étudiante. Sur le sujet, les insur­rec­tion­na­lis­tes ne veu­lent jamais se pro­non­cer sur ce qui serait de l’ordre du poli­ti­que ou non dans la vio­lence en consi­dé­rant que toute vio­lence est poli­ti­que. Autant dire immé­dia­te­ment que la vio­lence (poli­ti­que, donc) n’est pas dis­cu­ta­ble !

La fas­ci­na­tion pour l’émeute et les révol­tes de la plèbe

Dans le souci de faire vivre la guerre sociale, le ter­rain favori des insur­rec­tion­na­lis­tes pour démon­trer les actes de guerre de l’ennemi est celui de l’émeute.

À ce titre le rôle de l’émeute est mul­ti­ple : – elle est le signal de la guerre sociale en cours, rem­pla­çant la guerre de classe dans l’usine par la guerre de rue ; – elle libère du carcan du contrôle du quo­ti­dien ; – elle permet une ren­contre pra­ti­que au-delà des places socia­les et des lieux assi­gnés. Il est à noter d’ailleurs que les insur­rec­tion­na­lis­tes ne sem­blent pas trou­ver une place spé­ci­fi­que dans les événements actuels, c’est-à-dire depuis que « la révolte lycéenne » s’est empa­rée de la rue. Tout juste peut-on dire que comme nous-mêmes ils ne se situent pas du côté des « enca­dreurs » fut-ce-t-ils liber­tai­res, mais on attend tou­jours une liai­son avec les « émeutiers » et sur­tout de savoir quoi en faire ! Comme le signale impli­ci­te­ment le petit jour­nal d’agi­ta­tion Premier Round, il est plus facile et plus effi­cace, quand on est peu nom­breux, de rejoin­dre des lieux de blo­cage concrets que de vou­loir « tenir » abs­trai­te­ment la rue. On s’aper­çoit là encore que l’insur­rec­tion­na­lisme est mul­ti­ple et peu oscil­ler entre émeute et blo­cage dans la mesure où les deux mou­ve­ments peu­vent se conju­guer au sein d’un « mou­ve­men­tisme » qui ne pren­drait pas le temps d’atten­dre une hypo­thé­ti­que conver­gence des luttes.

Mais plus encore, la jus­ti­fi­ca­tion de l’émeute vient doré­na­vant du fait qu’elle reprend à son compte la forme prise par la révolte des ban­lieues en 2005 après s’être ins­pi­rée, dans un pre­mier temps, de la seule action des Blacks blocks. On a dans l’émeute de ban­lieue et sur­tout de l’émeutier qui s’y mani­feste une figure exem­plaire du dominé qui se révolte. Et bien sûr c’est encore mieux quand l’émeutier poten­tiel inves­tit les cen­tres-villes. De fait, les insur­rec­tion­na­lis­tes se pro­jet­tent dans un face à face avec la police qu’ils ne sont eux-mêmes pas capa­bles de pro­vo­quer ou trop rare­ment. Trouver enfin un ennemi commun aux révol­tés semble leur suf­fire et ils en dédui­sent une jonc­tion auto­ma­ti­que qui ne prend pour l’ins­tant que la forme de se mettre à la remor­que des « émeutiers » ou alors celle de la lutte contre la répres­sion et l’orga­ni­sa­tion de cais­ses de soli­da­rité.

Dans la mesure où la pra­ti­que émeutière devient le mar­queur de la guerre sociale, la guerre de classe n’est plus la racine de l’insur­­rec­tion même. Cette guerre de classe, dans le cadre du pro­gramme pro­lé­ta­rien, ne pas­sait d’ailleurs pas par l’insur­rec­tion­­na­lisme, mais par une forme par­ti­cu­lière, celle de la grève géné­rale insur­rec­tion­nelle dont l’Espagne des années 20 et 30 a pro­duit quel­ques exem­ples avec aussi des actions qui pour­raient être taxées d’insur­rec­tion­na­lis­tes comme celles menées par les grou­pes autour d’Ascaso et Durruti. L’insur­rec­tion­na­lisme actuel ne se réfère pas pré­ci­sé­ment à cette période et à cette pers­pec­tive et encore moins à la pers­pec­tive soixante-hui­tarde d’une grève géné­rale de type auto­ges­tion­naire. Il prend acte de la rup­ture du fil his­to­ri­que et du déclin sans pré­cé­dent du mou­ve­ment ouvrier et même de la forme clas­siste de la guerre sociale sur le modèle de la grève insur­rec­tion­nelle. En cela, il rompt radi­ca­le­ment avec la pers­pec­tive « réchauf­fée » pré­sen­tée par des orga­ni­sa­tions comme la cnt.

À la place d’une guerre de classe, on aurait affaire à une insur­rec­tion émeutière de ceux qui se révol­tent parce qu’ils sont dans un entre-deux, ni tota­le­ment inté­grés au sala­riat, ni tota­le­ment reje­tés aux marges de la société. Ainsi, dans les émeutes grec­ques de 2008 les étudiants déclas­sés ou déva­lo­ri­sés et les employés pré­ca­ri­sés refu­sent en bloc un « sys­tème » qu’ils jugent exté­rieur à eux, même s’ils y sont inclus. En cela ils refu­sent, d’ailleurs très jus­te­ment, la vision de cer­tains socio­lo­gues par­lant d’une nou­velle fron­tière de classe et d’une guerre larvée qui oppo­se­rait inclus (les sala­riés monde du tra­vail) et exclus (les nou­vel­les clas­ses dan­ge­reu­ses). On trouve un exem­ple de cela dans leur rap­port à la presse où celle-ci n’est pas vue comme « la Presse » avec tous les pro­blè­mes d’objec­ti­vité qui peu­vent en décou­ler, mais comme « leur presse » (la presse de l’Ennemi). C’est parce qu’ils ne com­pren­nent ce « sys­tème » que comme un monde auquel ils sont exté­rieurs que l’émeute leur appa­raît comme un coup de baguette magi­que pou­vant chan­ger le monde ou du moins anéan­tir l’ancien.

La plèbe comme nou­veau sujet ?

Nous venons de sou­li­gner que le cou­rant insur­rec­tion­na­liste rompt, en grande partie, avec les notions clas­sis­tes tra­di­tion­nel­les et si c’est par­fois pour lais­ser percer des ten­dan­ces que l’on pour­rait réfé­rer his­to­ri­que­ment à l’anar­chisme indi­vi­dua­liste, c’est aussi pour s’empa­rer de l’idée de plèbe. Ainsi le jour­nal Rebetiko se veut-il un « chant de la plèbe » tandis que Tiqqun pré­sente une cita­tion de Hegel comme réfé­rence : « Il y a de la plèbe dans toutes les clas­ses ». La guerre de basse inten­sité en cours serait dévouée à la répres­sion de cette plèbe. D’ailleurs cer­tains notent qu’une guerre est « menée chaque jour contre nous, et avec nous [10] ».

Par exem­ple, l’action cou­rante de la police est com­pi­lée sur des sites comme dans des jour­naux d’agi­ta­tion. Le plus sou­vent cette acti­vité poli­cière nous est res­ti­tuée sous forme de recen­sion à voca­tion quan­ti­ta­tive dans laquelle il s’agit d’énumérer les inter­ven­tions et bavu­res des poli­ciers, mises à côté des actions émeutières ce qui pro­duit un curieux effet puisqu’on a l’impres­sion que les faces à faces ne s’annu­lent pas mais s’ajou­tent comme mar­queurs de l’inten­sité de la guerre sociale. Les insur­rec­tion­na­lis­tes veu­lent ainsi donner l’impres­sion qu’il y a un acti­visme réel de la plèbe mais dévoyé par le pou­voir et les médias.

Malgré le fait que les mani­fes­ta­tions d’illé­ga­lisme ne sont plus autant que par le passé issues de l’acti­vité poli­ti­que et qu’on ne peut pas toutes les assi­gner à une mani­fes­ta­tion de la plèbe, les insur­rec­tion­na­lis­tes font pour­tant comme si c’était le cas, et ils les esti­ment a priori pour leur contenu de rébel­lion (les « émeutes » de 2005 devien­nent exem­plai­res) sans tenir compte des autres forces qui agis­sent sur le ter­rain (guer­res entre bandes, tra­fics en tout genre) et qui n’ont aucune pers­pec­tive insur­rec­tion­na­liste c’est le moins qu’on puisse dire ! Malheureusement la cri­mi­na­lité n’a que rare­ment à voir avec la rébel­lion mais plutôt avec une glo­ri­fi­ca­tion de la bande qui fait office de « milieu » en recher­che de pou­voir et d’argent.

Cette vision d’une guerre qui tra­ver­se­rait l’indi­vidu dans son oppo­si­tion géné­rale à toute forme de contrôle relève en fait d’une com­pré­hen­sion sim­pliste de la domi­na­tion du capi­tal. En effet, la domi­na­tion réelle du capi­tal, à partir du moment où elle réa­lise une véri­ta­ble révo­lu­tion anthro­po­lo­gi­que peut opérer direc­te­ment sur la façon d’être de l’indi­vidu-démo­cra­ti­que en créant une nou­velle forme de rap­port de dépen­dance et de rap­port social qui fonc­tionne plus au consen­sus qu’au conflit. Les indi­vi­dus se trou­vent en prise plus directe avec une injonc­tion à la confor­mité à la société capi­ta­li­sée sans qu’il y ait besoin de faire peser toute l’ancienne vio­lence de classe. Celle-ci a ten­dance à se main­te­nir aux marges, contre les étrangers, contre les plus pré­cai­res, vis-à-vis des quar­tiers dits de relé­ga­tion. Cela ne signi­fie pas que, dans cer­tai­nes cir­cons­tan­ces, des lycéens, étudiants ou sala­riés ne puis­sent pas se retrou­ver à leur côté mais cela se fait plus dans l’ins­tant et dans une briè­veté plus émeutière qu’insur­rec­tion­nelle. L’émeute agit alors comme l’expres­sion de ceux qui sont coupés de toute com­mu­nauté, y com­pris d’une com­mu­nauté ouvrière réduite aux inter­syn­di­ca­les. Tout au plus peut-on dire qu’elle conserve en Europe une dimen­sion poli­ti­que et anta­go­ni­que qu’elle n’a pas aux États-Unis.

La « bande » comme groupe affi­ni­taire

Cette fas­ci­na­tion pour les formes de décom­po­si­tion de ce qu’on pour­rait appe­ler, par faci­lité, les nou­vel­les « clas­ses dan­ge­reu­ses » et les ban­lieues est évident dans l’iqv pour qui le modèle de regrou­pe­ment le plus adapté à notre époque est celui de la bande. Dans les émeutes de ban­lieue, comme dans les fins de mani­fes­ta­tions étudiantes ou lycéen­nes, la bande aurait prouvé son effi­ca­cité dans la résis­tance à la police et serait mar­quée par des pos­si­bi­li­tés d’oppo­si­tion totale à une société conçue comme un bloc qui fait face et auquel on fait face. C’est une fas­ci­na­tion qui res­sem­ble un peu à celle qu’ont pu pro­duire les grou­pes de lutte armée dans les années 70.

Mais il y a une double méprise dans l’apo­lo­gie de la bande. Tout d’abord le groupe affi­ni­taire insur­rec­tion­na­liste n’a que peu de points com­muns avec la bande au sens tra­di­tion­nel. Le groupe affi­ni­taire se veut anti-hié­rar­chi­que et pré­cur­seur de nou­veaux rap­ports et s’il cher­che à regrou­per des sem­bla­bles, il n’est pas a priori fermé, alors que la bande est hié­rar­chi­sée et tota­le­ment ou par­tiel­le­ment fermée. Ensuite et cela découle du pre­mier point, il est abso­lu­ment impen­sa­ble ou alors com­plè­te­ment illu­soire d’appré­hen­der la lutte en bandes comme insur­rec­tion­na­liste au cours de l’émeute avec ce qu’elle contient de fer­me­ture et de logi­que interne et en même temps d’y voir la pos­si­bi­lité d’inten­ses ren­contres aléa­toi­res. On ne peut faire tenir ensem­ble la bande défi­nie par l’iden­tité de sem­bla­bles et la reconnais­sance entre mem­bres avec une pra­ti­que émeutière défi­nie comme ouver­ture à tout un chacun au cours d’un moment d’excep­tion.

Bien sûr on s’atta­che alors à valo­ri­ser le groupe affi­ni­taire comme solu­tion à tous les pro­blè­mes pra­ti­ques du mani­fes­tant. Ce serait là une forme posi­tive de bande, sans en voir les limi­tes. À l’encontre de cette démar­che, nous affir­mons qu’il y a bien un dedans et un dehors de la bande et il est clair que cela peut légi­ti­mer toutes les exclu­sions. La bande c’est aussi cela, une forme par­ti­cu­liè­re­ment aiguë de mise en confor­mité des par­ti­ci­pants qui cloi­sonne les rap­ports. Que cette mise en confor­mité soit aussi refus des formes domi­nan­tes de confor­mité ne la dédouane pas de son défaut ori­gi­nel. Ce mode de pensée empê­che de pren­dre en compte tout rap­port entre condi­tions objec­ti­ves et condi­tions sub­jec­ti­ves. Tout devient sub­jec­tif et immé­diat. Le lien entre révolte, lutte, sub­ver­sion n’est pas appré­hendé comme un pro­ces­sus com­plexe, mais comme quel­que chose qui va de soi, comme une évidence.

On retrouve là une des « évidences » de la bande qui est que pour elle, il n’y a pas de limite objec­tive à sa propre puis­sance. On peut être contre tout puisqu’on pense ne par­ti­ci­per à rien d’autre qu’à sa bande. C’est une résur­gence des « En-dehors » ces grou­pes anar­chis­tes des années 1910 [11], mais sur une base pure­ment idéo­lo­gi­que cette fois. Mais l’état d’insou­mis­sion per­ma­nente est aussi absurde que celui de révo­lu­tion per­ma­nente, comme l’a fort bien montré Malatesta dans ses cri­ti­ques de la « pure » morale anar­chiste abs­traite, par exem­ple dans un arti­cle publié dans Pensiero e Volontà en 1924.

Notre cri­ti­que nous semble néces­saire dans la mesure où les insur­rec­tion­na­lis­tes sem­blent refu­ser de se pen­cher sur leurs pré­sup­po­sés et ce qui en découle dans leur propre pra­ti­que. Pourtant, le texte de l’iqv pré­sen­tait l’inté­rêt d’être une ten­ta­tive de trans­fé­rer les don­nées théo­ri­ques déve­lop­pées dans Tiqqun en pra­ti­ques effec­ti­ves. Néanmoins, l’aspect pro­gram­ma­ti­que des posi­tions de Tiqqun reste non cri­ti­qué, tout comme les pro­po­si­tions de l’iqv qui appa­rais­sent comme de sim­ples recet­tes. L’arti­cle Ceci n’est pas un pro­gramme de Tiqqun est fina­le­ment com­pris comme un pro­gramme en soi !

On a ainsi l’impres­sion d’une absence d’ana­lyse et de débats sacri­fiée à un acti­visme qui por­te­rait en lui-même son propre dépas­se­ment. Cette « pau­vreté théo­ri­que » on la trou­vait déjà au sein des grou­pes de lutte armée des années 60-70, à partir du moment où l’entrée dans la clan­des­ti­nité impo­sait ses néces­si­tés « tech­ni­ques ». Mais ici, les insur­rec­tion­na­lis­tes ne sont pas entrés dans la clan­des­ti­nité et confon­dent bien sou­vent ano­ny­mat et clan­des­ti­nité. Qu’est-ce qui jus­ti­fie alors leur silence sur leurs choix tac­ti­ques et idéo­lo­gi­ques [12] ?

Notes

[1] Comité invisible, L’Insurrection qui vient, Paris, Éd. La Fabrique, 2007.

[2] Abréviation de L’Insurrection qui vient.

[3] Cet aspect réducteur sera sûrement plus ressenti au sein du microcosme parisien où les différences sont accentuées mais nous avons pu constater que dans diverses villes de province prévalait plutôt une sorte de pot commun d’idées et de pratiques dans lequel individus et groupes puisaient sans état d’âme.

[4] Cf. Les deux articles sur Tiqqun dans le no 15 de la revue Temps critiques (tempscritiques.free.fr)

[5] Carl Schmitt est un théoricien allemand du droit qui développe l’idée d’une souveraineté absolue de l’État. Bien que représentant de la Droite allemande, certaines de ses thèses comprennent, comme souvent en Allemagne dans les années 20-30, une critique de la société bourgeoise.

[6] Cf. Jacques Wajnsztejn, Après la révolution du capital, Paris, Éditions L’Harmattan, coll. « Temps critiques », 2007, 269 p.

[7] Comme le dit M. Tronti dans La Politique au crépuscule, Éditions de l’Éclat : « Le mouvement ouvrier n’a pas été battu par le capitalisme mais par la démocratie ». Nous pourrions ajouter : une démocratie qui ne lui est pas extérieure dans la mesure où elle n’est que l’expression politique de la dépendance réciproque entre capital et travail au sein du rapport social capitaliste.

[8] Cela heurte parfois certains des militants les plus récents quand des plus anciens leur font remarquer que la répression des années Marcellin, dans l’après 68 et le début des années 70, n’a rien à envier à celle des années Sarkozy. L’effet Sarkozy ce n’est pas principalement d’accroître la répression mais de décomplexer la bêtise. C’est à partir de là que des opérations comme celles contre les Rroms ou des menaces sur la perte de nationalité française sont possibles. C’est aussi à partir de ces pratiques que des ambiances de guerre civile telle que celle imposée à Lyon ces derniers jours peuvent prendre corps au sein même de la population. Mais pour le moment, contrairement à ce que pensait Tiqqun et à ce que pensent certains insurrectionnalistes lyonnais qui font de Lyon « la ville insurgée », le pouvoir garde la main et « les faits sont têtus » : malgré deux ou trois journées émeutières, 600 crs suffisent pour « tenir » la place Bellecour et le centre de Lyon et si nous « tenons » les Terreaux à 300, c’est parce qu’ils nous concèdent cette place historique des Canuts comme ils nous l’avaient déjà laissée pendant un mois pendant la première intervention militaire en Irak.

[9] Collectif “Le jardin s’embrase”, Les mouvements sont faits pour mourir…, éditions tahin party, 2007, page 17 (texte disponible ici : http://tahin-party.org/jardin.html).

[10] Extrait du tract suivant : http://rebellyon.info/Fous-ta-cagou...

[11] Anne Steiner, Les En-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la “Belle Époque”, Paris, Éd. L’Échappée, coll. « Dans le feu de l’action », 2008, 254 p.

[12] La production d’écrits théoriques en dehors de l’agitation est très faible et on lui substitue des textes comme ceux d’Os Cangaceiros où des brochures et autres recueils sans ajout critique significatif. Le journal, sous forme de 4 pages, Premier Round témoigne d’un effort pour sortir de la simple agitation et présenter une certaine position théorique même si elle ne peut être développée dans le cadre de cet outil d’intervention immédiate.
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http://rebellyon.info/L-insurrectionnalisme-qui-vient.html

Commentaire(s)

> Tu confonds "Tiqqun-IQV" et "les insurrectionnalistes"

Quelques remarques rapides:

Tu écris "Mais ici, l’insurrectionnalisme qui nous occupera est celui qui s’est cristallisé autour du livre L’Insurrection qui vient.

Certains qualifient ce courant d’« autonome » car il marquerait ses distances envers les organisations d’extrême-gauche et libertaires."

Remarque --> La plupart des autres courants insurrectionnalistes sont également qualifiés d'autonomes... pour les mêmes raisons, d'ailleurs. Je ne vois pas ce que ça pourrait avoir de spécifique, là.

Tu écris "C’est bien parce qu’il y a des références partagées (Os Cangaceiros, l’iqv)"

Remarque --> C'est tout ? Il y a, et il y a eu, depuis les années 1980 (puisque tu évoques Os Cangaceiros) divers groupes, diverses tendances, diverses lectures, rien que dans la/les mouvance/s autonome/anarchiste... Tu ne cites jamais l'existence d'autres tendances insurrectionnelles, alors que plusieurs d'entre elles se situent bien loin des théories du genre IQV.

"et des pratiques militantes convergentes à visée insurrectionnelle"

Remarque --> des pratiques militantes ? convergentes ? ha bon.

"(mise en avant de pratiques illégalistes, références à l’émeute, centrage des luttes autour des symboles de la répression et de la « société carcérale », etc.), que nous parlons d’insurrectionnalisme comme d’un tout même si c’est forcément réducteur."

Remarque --> on dit "insurrectionnaliste" surtout et avant tout quand il y a l'idée que la révolution se fera nécessairement via une ou des insurrections.

"Pour bien comprendre le renouveau insurrectionnaliste de ces dernières années, il nous semble nécessaire de remonter à ce qui l’a inspiré récemment du point de vue théorique : la revue Tiqqun."

Remarque --> alors là, autant l'idée de centrer une analyse du courant insurrectionnaliste d'inspiration IQV peut avoir un intérêt, autant prétendre que le "renouveau insurrectionnaliste" doit tout à la revue Tiqqun, ça paraît complètement fou.

Ce "renouveau" lui doit sûrement bien peu, à vrai dire, mais doit plutôt à un fourmillement de publications, et de pratiques, difficile à dater théoriquement car ça se place de toute manière dans une continuité de la mouvance autonome, en France en tout cas.

A la fin des années 1990 comme au début des années 2000, Tiqqun faisait partie du paysage intellectuel post-situ bien plus que du "renouveau insurrectionnaliste". Ce "renouveau", en plus du fourmillement de publications, doit surtout à un développement de pratiques antérieur ou indépendant des textes de Tiqqun ou autres. Vous pensez que les émeutiers des années 2000, qu'ils se considèrent comme insurrectionnalistes ou non, doivent tout à Tiqqun ? Ce serait débile de le penser. Beaucoup n'ont jamais lu Tiqqun, et beaucoup ont lu Tiqqun parmi tout un tas d'autres textes de différentes tendances. Pas grand monde n'a attendu ni Tiqqun ni l'Appel ni l'IQV pour agir et s'opposer offensivement à l'Etat et au capital. Certains ont effectivement suivi, par effet de mode, il y a quelques années, mais merci de ne pas généraliser, et de ne pas focaliser sur cette tendance comme si elle était l'unique ou la plus "importante" des tendances insurrectionnalistes.

Remarque toujours --> Plus loin, il est amusant de voir citer Bakounine comme une référence tiqqunienne, ce qui dans les textes n'est pas vraiment le cas.

Enfin, pas sûr que Bakounine ait fait tout une théorie d'un moment à replacer dans son contexte. Si dans le monde autoritaire, le désordre est généralement préférable à l'ordre, dire "le désordre est préfrable à l'ordre" comme une vérité immuable et figée (ça, les tiqquniens connaissent) semble bien hasardeux (on peut toujours trouver des contre-exemples à une théorie aussi générale et floue).

Remarque encore --> Concernant la fascination de la violence par les tiqquniens (et tout leur délire sur les blooms), je te rejoins sur l'aspect critique, mais pas vraiment sur l'analyse de ce qui se passe en Grèce. Ce qui se passe en Grèce est beaucoup plus qu'une révolte de quartier, tu devrais à ce sujet lire d'autres écrits "insurrectionnels", venant de Grèce ou d'ailleurs, ils sont généralement plus intelligents qu'une simple fixation sur la violence et montrent qu'au-delà des révoltes de rue, d'autres choses se sont passées et continuent avec plus ou moins de réussite (assemblées et autres solidarités).

Autrement, ça n'a pas grand chose à voir, mais de plus en plus de quartiers pauvres sont équipés de caméras de vidéo-surveillance. Même si ça n'est pas une priorité, ça tend à se généraliser. Et pour le coup, on ne sera jamais assez violent avec une caméra de vidéo-surveillance...

Tu écris "Sur le sujet [des manifestants dépouillés par des cailleras], les insurrectionnalistes ne veulent jamais se prononcer sur ce qui serait de l’ordre du politique ou non dans la violence en considérant que toute violence est politique. Autant dire immédiatement que la violence (politique, donc) n’est pas discutable !"

Remarque --> Si tu parles seulement des insurrectionnalistes tiqquniens, alors oui, mais si tu parles de tous les "insurrectionnalistes", alors c'est faux. Au moins deux analyses des deux manifs où l'on a vu de la dépouille de manifestants par d'autres manifestants (en 2005 à Paris pendant le mouvement lycéen, et en 2006 à la fameuse manif des Invalides à Paris pendant le mouvement anti-CPE) ont été publiées, l'une dans une brochure sur le mouvement lycéen de 2005 à Paris, et l'autre dans le livre "Les mouvements sont faits pour mourir".

"des tendances que l’on pourrait référer historiquement à l’anarchisme individualiste"

Remarque --> A mon avis, les tiqquniens seraient fort vexés d'apprendre qu'ils s'inspirent de l'anarchisme individualiste... Ils se disent contre la notion même d'individu, et plutôt communistes qu'anarchistes. Ils te diraient sûrement de relire tes classiques.

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Pour finir, je précise que je ne vous écris pas depuis la capitale...

Et dans les dernières publications sur la thématique insurrectionnelle, je vous conseille la lecture du n°3 de la revue "A corps perdu", bien plus intéressante que tous les Tiqqun, Appel et IQV du monde...