Comment (se) manifester dans la rue ?

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Texte de Claude Guillon sur l'attitude d'un "syndicat révolutionnaire".
Avis : Le comité de rédaction du Monde libertaire, auquel j'ai proposé ce texte, n'a pas jugé opportun de le publier. Cette décision met un terme à la collaboration entamée en février dernier avec l'hebdomadaire de la Fédération anarchiste, dans lequel j'ai publié sept articles. Je tiens l'examen public et contradictoire des divergences pour une condition du progrès des idées et de la théorie révolutionnaires ; c'est de surcroît une exigence morale. Toute activité militante qui prétend en faire l'économie est mensongère et participe d'une confusion qu'elle devrait contribuer à dissiper.
C. G., Paris, le 12 décembre 2003


Lors de la manifestation du FSE, le 15 novembre dernier, le cortège libertaire s'est trouvé bloqué, dès son arrivée place de la République, derrière une délégation PS composée de nervis et de quelques apparatchiks de second rang. Le face-à-cul a duré plusieurs heures, avant que le cortège s'ébranle et jusqu'à la disparition du PS dans la toute dernière portion du parcours. Des manifestants ont d'abord lancé des fruits, des yaourts et quelques pétards-fusées, ce qui tenait plus du monôme que de l'intifada. Puis, en chemin, ce sont des canettes qui ont volé. Environ deux cent personnes, dont certaines avaient été expulsées par le service d'ordre du cortège libertaire, et dont la plupart n'avaient ni les moyens ni peut-être l'envie d'un affrontement, ont ensuite défilé entre le cortège libertaire et le groupe PS. Ce dernier a pu charger à plusieurs reprises et blesser impunément au moins une demi douzaine de jeunes manifestants, dont l'un sérieusement (fractures multiples). Il me paraît indispensable de revenir sur ces événements pour tenter d'en tirer quelques leçons politiques et tactiques.

Le communiqué publié le lendemain par la CNT (Vignoles), seul texte d'organisation à ma connaissance [1], exprimait à trois reprises le regret que le cortège libertaire ait dû défiler coupé du reste de la manifestation. Il me semble que c'était plutôt le fait d'être coincés derrière le PS qui était dommageable, et j'ajouterai honteux.

Or, il est bon de rappeler, pour les absent(e)s, que nous étions au moins trois fois plus nombreux que les « manifestants » PS ! Je ne veux pas dire par là qu'un affrontement physique aurait tourné à notre avantage ; cela n'est pas certain. D'ailleurs, même jeune et en bonne santé, je n'ai jamais partagé le fétichisme de la « baston » que l'on trouvait chez beaucoup d'« autonomes [2] » de la fin des années 70 ; j'en ai au contraire dénoncé les impasses [3]. Cependant, ce 15 novembre, notre supériorité numérique ouvrait la possibilité de partir, par les trottoirs, vers un autre point du cortège général, quitte à s'y insérer sans autorisation. Cette démarche, d'une non-violence active aurait eu l'avantage de créer une dynamique collective. On peut penser qu'elle aurait entraîné la plus grande partie de ceux et celles qui ont finalement défilé devant lui (libre aux autres de rester en arrière pour harceler le PS). Parler, comme le fait le communiqué CNT, de « manifestants masqués » donne une image incomplète de la situation. Bien peu de gens l'étaient. Je donne cette précision non pour stigmatiser le port d'un foulard (je remonte le mien devant les caméras et en cas de gazage) mais pour indiquer la nature de la population libertaire hors-cortège, parmi laquelle on trouvait, outre l'auteur de ces lignes et un raton laveur, divers encartés énervés, des militants étrangers, et beaucoup de jeunes qui, peut-être faut-il le préciser, n'étaient pas nés à l'époque de l'« autonomie ».

La CNT assure « pouvoir comprendre » l'hostilité dont ces manifestants faisaient montre à l'égard du PS. C'est le moins ! Si l'on se situe, comme elle tient à le rappeler justement, sur le terrain de la lutte de classes, alors les partis qui ont participé ou participent à la gestion et à la modernisation capitaliste sont évidemment des ennemis qu'il est légitime de combattre, y compris en les chassant des cortèges. Lorsque c'est impossible, du fait d'un rapport de force défavorable, il faut au moins éviter de paraître, en les suivant, admettre la légitimité de leur
présence. Voilà qui me semblerait politiquement « contre-productif ». Or, c'est le qualificatif que retient la CNT à propos des incidents qui ont émaillé la manifestation.

Nous voilà d'accord sur un terme, mais qu'en est-il de son contenu ? Que cherche-t-on à produire en manifestant ? Pour ce qui concerne ce que la presse bourgeoise a retenu des incident - critère d'appréciation dont la valeur reste à débattre - je me reporte au titre du Monde (18 nov. 03) :
« La délégation du PS a défilé sous une pluie de canettes de bière et d'insultes ». Un autre article du même numéro souligne que le PS peine à imposer sa légitimité dans les mouvements sociaux. Que les anarchistes - en tant que « révélateurs » - soient associés à ces conclusions me convient parfaitement. Par contre, il serait navrant de laisser s'installer dans la tête de jeunes militant(e)s l'idée que construire une organisation [4] et plus généralement un mouvement libertaire entraîne mécaniquement certains renoncements, voire la nécessité d'assumer des tâches de maintien de l'ordre, comme l'on constamment fait les diverses organisations marxistes-léninistes dans les années 70. Les militants de la LCR qui protégeaient, encore récemment, ici une banque là une caserne, ne se transformaient pas par magie noire en amis des banquiers ou en supporteurs de l'armée. Cependant, et quelqu'aient été leurs motivations, ils se mettaient dans la situation concrète de jouer les flics, y compris en jouant très classiquement de la matraque, contre des manifestants attaquant des cibles légitimes. On m'objectera que nous n'en sommes pas là. C'est vrai et c'est tant mieux, mais il est préférable, je pense, de prévenir les problèmes par la réflexion et la confrontation théorique plutôt que d'attendre qu'un incident grave les rende impossibles à poser. Il ne manque d'ailleurs pas de signes annonciateurs fâcheux. J'ai moi-même vu, lors d'une manifestation du printemps dernier, des militants CNT mettre entre la manifestation et le Mac'do du carrefour des Gobelins une rangée de SO, d'ailleurs toute symbolique (personne n'ayant eu l'idée de démonter ce Mac'do à ce moment). La police s'était, semble-t-il, mise en tête que les anarchistes s'en prendraient à la chaîne de « restaurants ». Il avait donc été jugé pertinent d'afficher la détermination inverse… On voit que l'attitude prise dans la rue recoupe des questions politiques dont on ne peut faire l'économie, en se jugeant par essence (libertaire) à l'abri des dérives autoritaires et des bavures. Ce ne sont pas les idées qui déterminent les réactions individuelles dans les situations de tension, ce sont les situations concrètes elles-mêmes [5]. Mieux vaut donc éviter de se mettre dans certaines situations, dans certains rôles, dont il sera peut-être impossible de se tirer honorablement.


Démocratie directe et travaux pratiques

À plusieurs reprises, des membres différents du SO libertaire ont justifié leur attitude en recourant au même vocabulaire politique. « Nous, on n'est pas un groupuscule, on pratique la démocratie directe » dit l'un à un manifestant qu'il expulse du cortège. « J'ai un mandat impératif », dit un autre qui veut pousser un de mes amis sur le trottoir. Ces références aux modalités de la démocratie directe laissent songeurs. D'abord parce que dans le cas d'espèce, si démocratie il y a eu, elle n'a concerné que les militants des organisations, et certainement quelques militants de chacune d'elles. S'il est normal qu'une organisation détermine sa propre position, la prétention à l'imposer à tous ceux/celles qui rejoignent les cortèges libertaires par sympathie politique est exorbitante (non, avoir déposé à la préfecture la demande d'autorisation d'une manifestation ne me paraît pas un argument pour imposer tel comportement à tous les libertaires présents). Lorsque des décisions sont à prendre dans la rue, pourquoi ne pas considérer l'ensemble des manifestants comme une assemblée générale souveraine ? La question devrait plutôt être posée ainsi : comment peut-on faire autrement, quand on prétend adopter la démocratie directe comme principe d'organisation ?

Il me semble que nous gagnerions à considérer les manifestations, non pas comme des mises en scène stéréotypées (plus ou moins formatées pour TF 1, incarnation supposée de l'«opinion»), mais comme des ateliers de travaux pratiques. Ceux-ci pourraient avoir pour thèmes quelques principes dynamiques : démocratie directe de masse, et non de chapelle ; non-violence active et collective, chaque fois qu'elle est réalisable ; n'oublions pas non plus que l'on peut ridiculiser un adversaire sans violence physique (la liste demeure ouverte aux sugestions). Et puis manifestons-nous sans complexe, et lorsque nous sommes les plus nombreux - ce qui n'est pas rare désormais - prenons toute notre place, surtout si c'est la première ! Je serais fâché que nous paraissions donner raison à ce manifestant, plus désabusé qu'agressif, qui disait le 15 novembre :
« Maintenant les anars, c'est gros bras devant et moutons derrière » !

Claude Guillon


[1] C'est de ce texte que sont extraits les passages que je cite. Seule la CNT a commenté l'événement, elle seule dispose d'un SO [on me dit que la FA aussi ; j'en prends acte. Constater l'absence d'un SO permanent n'était pas, dans mon esprit, une critique], sa visibilité dans la rue est sans comparaison avec celle des autres groupes ; c'est pourquoi il
sera davantage question d'elle ici.

[2] Le vocable « autonome » ou plus familièrement « toto » vient facilement à certaines lèvres pour stigmatiser des manifestants offensifs ou réfractaires aux consignes des SO. C'est commettre un anachronisme et dévaloriser un adjectif très honorable.

[3] On trouvera dans Pièces à conviction (Noésis, 2001) deux textes, portant l'un sur la période de l'autonomie et l'autre sur les manifestations de la jeunesse en 1990.

[4] Je laisse ici de côté le débat sur la nature exacte de la CNT Vignoles : syndicat-parti, organisation anarcho-syndicaliste, syndicat « radical » ?

[5] Exemple : ayant accepté de porter un uniforme, pris dans une embuscade, j'en viens pour sauver ma peau à tirer sur un ennemi avec lequel je souhaitais fraterniser.

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