UN SPECTRE HANTE LA VILLE DE RENNES : c’est le spectre de Bacchus, le dieu couronné de grappes, avec sa suite de satyres et de silènes ; le dieu de l’Extase et de l’Ivresse, qu’on invoque encore sous les noms de Bromius, de Lyæus, de Thyoneus à la chevelure vierge, de Lénæus, qui lui est donné pour avoir planté la vigne, de Nyctélius, d’Eléleus, notre père, d’Iacchus, d’Euhan et de Liber — le spectre de Dionysos.

Pour conjurer ce fils illégitime de Zeus et de la mortelle Sémélé, deux fois mis au monde, pour le démembrer, le dépecer, le bouillir, le rôtir et le dévorer, à l’occasion d’un grand repas sacrificiel, tous les Titans de la super-métropole bretonne ont joints leurs efforts : Daniel Delaveau et Arka sécurité, Veolia et Hubert Chardonnet, Bernadette Malgorn et le Carré rennais, l’agence Okó 2 et Samuel Nohra, les CRS et Didier Le Bougeant, la Chambre de Commerce et d’Industrie et Hervé Pavy, François-Régis Hutin et les Noz’ambules — tels Cronos aux pensées courbes, qui émascula son père d’un coup de faucille, et dévora ses propres enfants.

Tant et si bien que Bacchus est mort, pour finir, Bacchus a disparu de la sainte terre rennaise, après que les ayatollahs du coin lui ont réglé son compte. Bacchus est mort et pourtant Bacchus était de retour, l’autre soir, à l’occasion de ce rassemblement dionysiaque du 25 mars — Bacchus est ressuscité, Évohé ! ramené à la vie par une étudiante en psychologie de 22 ans, vêtue d’une peau de faon, le front couronné de lierre : une étudiante sans nom et sans visage, éprise de fesses et de boucs.
C’est que Bacchus, qu’on le veuille ou non, est l’une de ces figures qui meurent et qui renaissent sans cesse, comme le phénix sur l’autel d’Héliopolis : chassez-le par la porte de la rue de la soif ou de la place Sainte-Anne, et il réapparaîtra par la fenêtre de l’esplanade du Général de Gaulle ; chassez-le au cœur de la nuit, à coups de flashballs et de grenades lacrymogènes, et il reviendra dès le lendemain, en fin d’après-midi, à l’heure de l’apéritif.

Bacchus s’est frayé un autre chemin, dans la nuit de jeudi à vendredi, au milieu de ce désert urbain flambant neuf qu’on appelle le « Liberté », avec son attelage de lynx et le vieillard ivre qui soutient d’un bâton ses membres titubants et a peine à garder son assiette sur l’échine courbée de son âne, ainsi que le raconte Ovide. Bacchus était là, et partout où il passait, les clameurs de plus de 5 000 Ménades, aux dires de la police, de plus de 10 000 Bacchantes, selon nos propres sources, agitant leurs thyrses, et accompagnées de boucs ithyphalliques, a retenti dans la nuit pâle et glorieuse — Évohé ! Évohé !

Un spectre hante la ville de Rennes : c’est le spectre de Bacchus, le dieu jaloux qui disloque les cités, chaque fois qu’elles négligent d’accomplir ses rites ; le dieu doux-amer qui immola Lycurgue et précipita les Thyrrhéniens à la mer ; le dieu qui poursuit de sa vengeance implacable ceux qui refusent de reconnaître sa filiation divine. Et dès lors que la ville de Rennes, impatiente d’en finir avec son culte orgiaque, s’évertue à le répudier, à le bannir, à l’exterminer, Bacchus la disloque à son tour, cette cité sacrilège, comme il a disloqué autrefois les palais de Penthée.

Ô petit-fils d’Echion, ne voyez-vous pas que Rennes se meurt, ne voyez-vous pas que ses façades s’effondrent, que ses immeubles s’écroulent, les uns après les autres, touchés par la foudre de Zeus ? ne voyez-vous pas que Rennes est en ruines, et que Bacchus n’a rien perdu de sa puissance ? Car de ces murs, comme de ceux de Thèbes, il est comme le verso, le principe négatif, la mauvaise conscience, le côté obscur, la part maudite ; et chacun sait que l’on ne se débarrasse pas de son ombre — c’est-à-dire de son double — sans se débarrasser aussi de soi-même.

*

Bacchus est de retour, et le bourgmestre de la ville de Rennes, interdit, voudrait bien comprendre quelque chose à ce maléfice.
Hormis qu’il a l’esprit bien trop étroit, le pauvre homme, aussi étroit peut-être que celui de Penthée est sournois, ou que celui de ses adjoints à la sécurité et à la santé est mou. Oh, il a quand même hasardé une hypothèse, il a fait un effort, attendez, il faut lire ça, ça vaut quand même son pesant de galettes-saucisses. Daniel Delaveau a lancé au public du Forum Libération, l’autre jour, à propos de ce retour triomphant de Dionysos, de son retour par la grande porte : « Peut-être traduit-il une certaine solitude, une inquiétude des jeunes vis-à-vis de l’avenir. »

Euripide a dit : « Garder la mesure et respecter les dieux, c’est le plus beau parti, c’est aussi le plus sage, et le bien le plus sûr, je crois, pour les mortels ».

Bruno Chavanat, conseiller municipal d’opposition, n’a pourtant pas hésité à blasphémer le nom de Bakkhios sur le même ton que Monsieur le Maire, associant son éclatant réveil à une « volonté de transgression propre à la jeunesse », dans le Ouest-France du 27-28 mars, à la page 11. Un peu plus tôt, page 6, deux schmocks en goguette donnaient déjà la parole à « un jeune », et puis à « un autre », avant d’évoquer « quelques dizaines de jeunes éméchés », et puis encore « trois jeunes », et puis « une jeune fille », pour finir. Christophe Moreau, sociologue patenté et docteur ès réjouissances publiques : « La fête […] c’est souvent fait par des jeunes […] ». Affligeante misère de la sociologie. Retour page 11. Philippe Magrin, vice-président du club des boutiquiers du centre-ville, y va également de sa petite analyse : « On peut aussi se poser la question de la responsabilité des parents. Il n’y avait pas que des majeurs à cet apéro. »

Pour conjurer encore une fois le spectre de Bacchus, qui plane inexorablement au-dessus de leur petit domaine en solde, les édiles locaux nous refont le coup éventé du malaise de la jeunesse — cette jeunesse qu’il faudrait toujours remettre sur le droit chemin, et pourquoi pas à coups de pied au cul. Et sans doute quelques quarterons de lycéens s’étaient-ils joints à la fête, pour s’emplir du nectar de la vigne et célébrer ces folles bacchanales à la rennaise — et qui pourrait leur en vouloir ? Mais nous sommes formels, Monsieur de La Palice : tous ceux qui n’étaient pas des mineurs, l’autre soir, n’étaient rien moins que des adultes !

S’il y avait là seulement des jeunes, à cet apéro géant du 25 mars, comme certains persistent à le dire, ou à le croire, alors c’est que la jeunesse n’a rien d’une question d’âge, ni de régime tutélaire ; c’est que la jeunesse est d’abord une certaine manière de se rapporter au monde, une certaine manière d’envisager l’existence, une certaine manière de s’incliner devant les dieux. Voilà pourquoi le vieux Tirésias peut dire à Kadmos, fils d’Agénor : « Aussi bien, notre Dieu ne distingue point d’âge : jeunes gens et vieillards sont égaux en ses chœurs. »

En vérité, être jeune, c’est exactement le contraire d’être désabusé, d’être aigri — le contraire d’être un élu du parti socialiste. Car c’était bien à un bain de jouvence olympien que les Rennais étaient conviés, à l’occasion de cet apéritif gigantesque, attendu que Bacchus possède l’immarcescible jeunesse, qu’il est l’enfant éternel, le plus beau que l’on puisse voir du haut du ciel. Nébride au corps, ils ont accueilli ses présents à bras ouverts : l’élan vital irrépressible, la sève jaillissante et bouillonnante, l’ivresse des sens : de quoi compenser noblement, chacun en conviendra, l’insignifiant « préjudice financier » subi par le cinéma Gaumont et les restaurants voisins — dont le destin ne nous importe guère, du reste.

En vérité, Monsieur le Maire, ceux qui ont peur de l’avenir, ce ne sont pas les jeunes, non, ce sont les vieux : les vieux aigris de votre race, qui gesticulent comme des pingouins pour repousser les avances de la Faucheuse, qui n’a jamais failli à la politesse des rois. Ceux qui ont peur de l’avenir, ce sont les godiches : les pauvres godiches de votre famille politique, qui se sont laissés berner par les belles promesses de la déesse Economie — qui devait assurer votre maintien sur le trône, et votre fortune, et votre gloire, et le bonheur universel –, et qui doivent affronter la formidable colère du peuple, maintenant que tout est parti en eau de boudin.

Prenez le temps de vous regarder dans une glace, Daniel Delaveau, avec votre regard las et inquiet, avec vos lourdes poches d’éternel abonné aux nuits blanches, et votre mine tourmentée qui a poussé plus d’un boute-en-train du conseil municipal à prendre congé de l’existence ; regardez-vous dans une glace, et dites-nous, allez, qui a vraiment peur de l’avenir.
Enfin quoi ! Si des individus aiment à se retrouver comme ça à plusieurs milliers — et à plusieurs millions peut-être, la fois prochaine, ô Baccantes, allez ! — au milieu de votre ville, ce n’est pas parce qu’ils se sentent seuls. Non, c’est parce qu’ils aiment être une foule, justement, une foule hétéroclite et bigarrée, une foule productrice d’hirsute, d’insolite, d’hapax, comme celle du Sermon de saint Jean-Baptiste de Bruegel — une foule rebelle et indomptable. Notre sociologue festif en rajoute pourtant une tartine : « Quand 5 000 personnes se retrouvent en un même lieu, c’est aussi un ciment citoyen. » Hormis que c’est exactement le contraire, Christophe Moreau ! Quand 5 000 personnes se retrouvent en un même lieu, quand la foule se masse, quand les corps se coagulent, toutes les cloisons de ciment et de béton, fussent-elles « citoyennes », sautent d’un seul coup, les mailles du filet social craquent, les frontières se brouillent, et le carcan métropolitain se délite au son des tambourins qui grondent sourdement, Évohé ! Quand 5 000 personnes se retrouvent en un même lieu, les affects bouillonnent, les machines désirantes s’échauffent, les dieux se dévoilent, tandis que monte comme une vapeur d’encens de Syrie, l’horizon s’ouvre, le socius fuit de toutes parts et le mot insurrection retrouve un peu de sa charge vive.

Il suffisait d’observer l’affolement des autorités, qui n’ont pas cessé de se renvoyer la balle, pour trouver un moyen de couper court à l’orgie ; il suffisait d’observer l’inquiétude de papa-Chardonnet et de maman-Le Bougeant, les avertissements de la préfecture, la ronde des flics en civils, escortés par cette vieille fripouille de Samuel Nohra, pour comprendre qu’en lieu et place de « ciment citoyen », c’était d’abord le doux parfum des barricades, qui leur titillait le bout de nez, à tous ces oiseaux-là — c’était le spectre de cette Bacchante que Joseph de Maistre nommait la Révolution française !

Didier Le Bougeant, un peu plus tôt dans la semaine, lançait pourtant ce cri du cœur, sur le site Internet du Mensuel de Rennes : « Nous ne sommes pas anti-fête ou anti-alcool. » Et autant dire que les électeurs du Front National ne sont pas anti-noirs ou anti-arabes ! Rejoint par son complice Chardonnet, il renchérissait dans les pages de Ouest-France, non sans un certain sens de l’hyperbole : « Nous ne sommes pas opposés à la fête, qui a toute sa place dans notre cité […] » Ah ça mais ! Autant dire que les travailleurs sans-papiers ont toute leur place en terre de France ! ou les SDF sur les bancs anti-clochards !

Aussi bien, que chacun essaie d’imaginer à quoi ça ressemblerait, une fête dont on aurait confié l’organisation à ces deux rabat-joie : un adjoint à la santé et un adjoint à la sécurité ; que chacun se la représente, leur fête aseptisée, leur boum au milieu des UTEQ, des sauveteurs en mer, des Amistars, des îlotiers, des pompiers, des secouristes de la Croix Rouge et des vigiles — leur surprise-party irréprochable, sous le regard castrateur de papa-maman !

Comme si la santé et la sécurité n’étaient pas les pires ennemies de la fête. Comme si celle-ci ne commençait pas au moment même où l’on cesse de s’en préoccuper, de l’une et de l’autre. Comme si vous ignoriez, Hubert Chardonnet et Didier Le Bougeant, que la vocation d’un adjoint à l’hygiène et d’un adjoint à la matraque était seulement de brider les passions, d’étrangler les désirs, de débrancher les flux moléculaires qui courent sur le dos de la machine ronde, de refouler la moindre manifestation de nos pulsions bachiques, grosses de promesses séditieuses. Toujours vous brandissez vos vieilles idoles policières, pour faire sa fête à la fête, mais le processus ne s’achève pas pour autant ; car les pulsions ont gardé leur puissance, ou elles les rassemblent à nouveau, ou elles sont réveillées par une nouvelle incitation. Grimpez donc sur ce sapin altier, Messieurs les adjoints au Maire, et parlez-en un peu aux Bacchantes qui s’ébattent sur les flancs du Cithéron, ou sur l’esplanade du Général de Gaulle, de votre foutue santé et de votre sécurité à la mords-moi le nœud ! Et Dionysos aussitôt de crier : « Je vous amène, ô mes filles, ceux qui se raillent de vous, qui se raillent de moi, et de mes rites. Sus à eux, châtiez-les ! »

En vérité, la seule chose qui vous intéresse, la seule chose qui vous préoccupe, dans toute cette affaire, c’est de trouver des « responsables », c’est-à-dire, n’ayons pas peur des mots, des coupables. Si vous aviez un peu de temps devant vous, nous dresserions la liste exhaustive de vos propos reprochant à l’organisatrice de cet apéro élyséen d’avoir préféré garder l’anonymat. Mais du temps vous n’en avez guère, que ce soit pour faire mention de Bacchus dans vos prières, pour porter sa livrée orgiaque, ou simplement pour lire les lettres que l’Institut de démobilisation vous adresse — ce serait bien un miracle que vous ayez lu celle-ci aussi loin. Du reste, cette étudiante en psychologie qui a magnifiquement ressuscité le dieu thyrsophore, rutilant de l’éclat du Tmôlos aux flots d’or, et piqué les Rennais de son aiguillon de frénésie, a parfaitement compris que la sécurité n’était pas toujours du côté de la transparence, du côté de l’identification, bien au contraire ; que l’anonymat était aussi une puissance — ainsi que l’ont superbement montré les brigades d’intervention spéciale de la police, l’autre nuit, quand elles ont encadré le transfert des 349 détenus de la prison Jacques Cartier vers les geôles 4 étoiles de Vezin-le-Coquet, le visage dissimulé derrière d’épaisses cagoules noires.

Vous dénoncez à cor et à cri une véritable « incitation à l’ivresse publique ». Et peut-être est-ce bien ce dont il était question, par cette insigne nuit du 25 mars. Mais qu’est-ce qu’une incitation à l’ivresse publique organisée par d’autres a de plus ou de moins qu’une incitation à l’ivresse publique organisée par vous, ou par vos équipes de préposés à la fête triste ? Notre duo d’adjoints encore : « Cette démarche irresponsable et anonyme a donné lieu à un rassemblement marqué par une alcoolisation massive sur l’espace public. » Non mais vous voulez rire ! Vous avez déjà vu à quoi ça ressemble, un match du Stade Rennais ? vous avez déjà vu à quoi ça ressemble, les Transmusicales ? vous avez déjà vu à quoi ça ressemble, votre épouvantable Fête de la musique ? En vérité, la liste de vos incitations à l’alcoolisation massive et à l’ivresse publique est foutrement longue ; longue comme le nombre d’intervention des secouristes un soir de 14 juillet. N’oubliez pas que la présence d’un bus Prév’en Ville place Sainte-Anne, de trois fontaines à eau Veolia et d’une poignée d’éthylotests perdus au milieu de corbeilles de préservatifs n’ont jamais empêché qui que ce soit de perdre la tête en se remplissant l’entonnoir du jus de Bacchus. Non pas que nous trouvions à nous plaindre de cette débauche de fiasques, de cratères et de bouteilles, car là sont les Grâces, et le Désir. Mais arrêtons un peu de jouer les hypocrites. L’apéro géant du 25 mars n’était jamais qu’une incitation à l’ivresse publique comme une autre, si ce n’est qu’elle s’affichait comme telle, plutôt que de se cacher sournoisement derrière l’un ou l’autre de vos rendez-vous culturels à deux balles, qui n’ont jamais dupé ni les soiffards, ni les hédonistes.

Quant à cet esprit de compétition, que vous semblez déplorer chez la majorité des participants à cet apéro géant, soucieux de « répondre au défi », et « d’être plus nombreux que les Nantais », et de « battre le record », et de « faire mieux la prochaine fois », nous voudrions bien savoir qui le leur a foutu dans le crâne, pour tout vous dire. Ah ! L’esprit de compétition, aussi longtemps qu’il sert vos petits intérêts économiques, aussi longtemps qu’il vous permet de briguer le podium de la course à la performance boursière, vous ne trouvez rien à y redire, vous l’encouragez même, vous l’exacerbez plus souvent qu’à votre tour. Mais aussitôt qu’il s’agit de boire un coup, aussitôt qu’il s’agit de s’assembler sans votre permission, aussitôt qu’il s’agit de se griser, d’honorer les dieux consolateurs et de défier vos sales cohortes de flics et d’agents de sécurité, vous les mettez gentiment au placard, hein ! vos grands sermons sur la concurrence et la compétitivité !

*

Oh, il y avait bien des dieux, ce soir-là, sur l’esplanade du Général de Gaulle, ruisselante de lait et de miel ; de même qu’il y a des dieux noctambules qui battent le pavé de la rue Saint-Michel, des dieux qui veillent sur les corps fourbus des sans-abris de la place Sainte-Anne, des dieux musiciens dont les ritournelles amoureuses papillonnent entre les tours des quartiers populaires ; des dieux vengeurs aussi, qui photographient le visage des agents de la BAC, quand ces derniers matraquent les chômeurs et les précaires à cœur que veux-tu, par un froid samedi de décembre. Oh, il y avait bien des dieux, ce soir-là, des dieux pas moins fréquentables que celui au nom duquel on se prête joyeusement au cannibalisme, le dimanche matin dans les églises ; des dieux pas moins fréquentables encore que les idoles de votre désolant panthéon capitaliste, qui nous commandent de nous tuer à la besogne pour faire tourner la grande machine à imprimer les dollars ; des dieux dont vous vous acharnez pourtant à abjurer le culte, qui retentit partout à la ronde.

Et c’est pourtant la question que nous vous adressons, Messieurs les contempteurs de la grande ivresse, et de l’ébriété générale. Qu’est-ce que vous en faites, de ces dieux-là ? de ces dieux qui s’obstinent à revenir, plus grands et plus forts, chaque fois que vous essayez de les congédier, ou de les réduire au silence ? Qu’est-ce que vous en faites, de ces dieux insistants, qui se moquent bien de vos ridicules mesurettes d’exorcisation, aussi coûteuses qu’inutiles ? Qu’est-ce que vous en faites, des orgies de Kybélé, Grande Mère, et des Bacchantes qui disperseront bientôt les lambeaux de votre chair de leurs mains sanglantes, comme au jeu de la balle, si vous persistez à salir leur nom et celui du sang de la vigne ?

Qu’est-ce que vous faites de ce merveilleux phénomène qui porte le nom de Dionysos ?

Mais quoi ! Quand mille et mille Ménades convergent vers cette place immonde, sur laquelle il ne viendrait traditionnellement à l’idée de personne de s’arrêter un seul instant, fût-ce par un beau soleil d’été, n’y a-t-il pas lieu de se réjouir, plutôt que de se lamenter ? Quand les Rennais, pris d’un transport divin, se rassemblent sous les étoiles, et avivent la flamme noire de la folie du dieu, n’y a-t-il pas lieu de prendre leur suite, plutôt que de rester à maugréer dans son coin ? Souvenez-vous. Il n’est pas si lointain, le temps où les empereurs et les rois reconnaissaient la divinité de Bacchus, fils de Zeus, où ils s’agenouillaient à ses pieds, chaque fois qu’il passait à leur hauteur, au son de la flûte de buis, et l’exaltaient de leurs cris d’Evohé ! Il n’est pas si lointain, le temps où les empereurs et les rois s’inclinaient devant le prince divin des bienheureux, et célébraient dûment ses mystères, plutôt que de le condamner à la peine capitale pour sauver leurs fétiches démocratiques et leurs grigris sécuritaires.
Souvenez-vous. Pour les anciens, l’alcool n’était pas le fléau que vous dites, bien au contraire. L’ivresse ? Mais l’ivresse produisait précisément cet état de confusion des repères à travers lequel le sacré se révélait aux hommes, elle permettait de communiquer avec les dieux, et il n’était pas de bouteille de piquette qui ne dispensât à un ivrogne son comptant de vérités premières, comme le dit le proverbe. L’alcool n’était pas le fléau que vous dites, parce que le délire dionysiaque était créateur, il était directement relié aux puissances cosmiques, dont il dispensait le feu vital, en révélant l’existence d’un au-delà libéré de toute catégorie morale et de cette satanée raison économique, pour laquelle vous vendriez père et mère.

Sans doute le monde va-t-il mal, sans doute la vie quotidienne est-elle morne et désenchantée, en ces temps inquiets de fin du monde, sans doute les têtes du bétail humain s’enivrent-elles pour de mauvaises raisons, sans doute. Mais c’est à vous de voir. Ou bien vous pouvez continuer de nous rabâcher vos sempiternelles leçons de morale, vos mises en garde policières et vos jugements à l’emporte-pièce sur le désarroi de la jeunesse, la perte des repères et la fin des valeurs — au risque de donner à voir bientôt votre tête plantée au bout d’un thyrse. Ou bien vous pouvez reconnaître enfin la divinité de Bacchus, honorer à votre tour le suc fluide du raisin, et faire foisonner, foisonner le smilax vert aux beaux fruits, en agitant les tambourins natifs de la Phrygie. Et ce serait peu encore. Car vous pourriez être grandioses, vous pourriez être fous, ne plus regarder à la dépense ; vous pourriez faire porter la livrée bachique à la ville entière, la noyer sous des torrents de vin tiède et sucré, celui dont le Zohar dit qu’on le conserve depuis les origines de l’univers, pour le servir au banquet des élus ; vous pourriez recenser les éclats de rire, et les orgasmes, et les conversions, et les augures, au lieu de nous bassiner toujours avec le nombre de malaises et de flaques de vomi ; vous pourriez réenchanter la fête comme personne ne l’a fait avant vous, vous pourriez faire de tous les apéros géants à venir de prodigieuses ripailles, des festins pharaoniques, des bacchanales qui n’en finiraient jamais — ainsi que les dieux le réclament.

*

Nous croyons savoir que le mot « politique », quand il avait encore un sens, avait un peu plus d’envergure, un peu plus de panache que celui qui résonne aujourd’hui dans vos bouches doucereuses et amères ; nous croyons savoir que le mot « politique », quand il avait encore un sens, était synonyme de « vision ». Et vous aurez beau nous sermonner, nous autres buveurs incorrigibles et mortels misérables, au nom de vos calculs des perfectionnements prophylactiques et des ajustements disciplinaires, vous aurez beau en appeler à la loi et à la justice, toujours nous nous tournerons vers Bacchus, quand nous aurons un peu de chagrin à guérir, ou un peu de joie à partager ; toujours nous nous tournerons vers Bacchus, pour entrevoir la silhouette éthérée de la vraie vie à venir. Mais ne venez pas nous dire que c’est de politique, dont vous vous préoccupez ici. Car faire de la politique, c’est d’abord voir quelque chose, au loin, quelque chose d’étincelant, quelque chose de majestueux, quelque chose d’inouï, qui se détache progressivement de la ligne d’horizon, tout là-bas ; faire de la politique, c’est ouvrir la voie et familiariser l’esprit humain à l’excès de bonheur qui se dessine. Comme si votre tripotée de presbytes, de miraudes et de bigleux, aveuglée par les ombres de la nécessité économique, pouvait sérieusement prendre en main la direction des destinées générales.

Car en définitive, faire de la politique, à nos yeux, tout de même que faire de la poésie, c’est simplement reconnaître qu’il y a des dieux, là où tous les imposteurs de votre vieille engeance persistent à dire qu’il n’y en a pas.

Institut de démobilisation
Avril-mai 2010
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