Mesdames, messieurs, je vous rappelle que ce train est en direction de ...

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Mesdames, messieurs, je vous rappelle que ce train est en direction de l'abrutissement des corps et des cerveaux
8h15 dans une station de la région parisienne comme les autres, à une station seulement du début de la rame. Sur le bout du quai, une vingtaine d'habitués sachant que dans le wagon de tête, il y aura probablement trois ou quatre strapontins de libre. Les portes s'ouvrent, les gens se ruent, se bousculent, sans s'engueuler, juste de bons gros coups d'épaule pour choper le bout de cuir qui te permettra de t'asseoir trois ou quatre stations avant qu'il ne faille te lever devant l'affluence. Toujours ça de gagné. On entend des personnes dirent qu'elles marchent jusqu'à la station précédente, pour pouvoir être assis sur le jackpot : une des 24 ou 30 vraies places assises de chaque wagon. Quelques stations plus tard, c'est l'écrasement contre la porte du fond, les gens qui gueulent (comme si c'était pas déjà assez pénible), ceux qui se lèvent au dernier moment en bousculant tout le monde « mais laissez moi descendre ! », le stress, la nervosité, encore une belle journée qui commence. Pour ceux qui prennent le métro sur Paris comme dans bien d'autres villes, le trom' le matin est une violence quotidienne. Ça fait un peu mise dans l'ambiance avant le taf ou le lycée usine. Mais peut-être pas au niveau du trom' du soir : vers 18h, prendre la 13 ou la 7 (les lignes de pauvres quoi...), par exemple, expose à coller son corps contre de parfaits inconnus (je maintiens que cela a peu à voir avec le communisme...), à avoir du mal à respirer, à avoir mal partout en sortant.

Au cas où vous auriez l'espace de plier les bras sans asséner un violent coup de coude à un autre passager, ne vous inquiétez pas ! Vous n'aurez pas à lire ou à réfléchir, puisque des dépliants publicitaires avec quelques articles d'actualité, horoscope, mots fléchés, programmes télés (« journaux gratuits ») sont à votre disposition pour vous éviter de penser avant de passer 8h à faire « bip bip » à la caisse de franprix. A ce sujet, on reviendra sur les « bip bip »...

Hormis ces désagréments inévitables dans une société d'horaires, de contrainte et de travail, les usagers du métro sont dans l'antre absolu de la publicité, avec d'immenses affiches absolument partout, dans les couloirs, les rames et les quais, dans le « gratuit » donc, que vous lisez, c'est une véritable débauche de couleurs absolument... ignobles qui martèlent les cerveaux levés trop tôt et déjà abrutis par la foule et le bruit. Et bientôt, on nous promet des pubs vidéos, avec (pas bête), une caméra derrière l'écran pour prendre le portrait du révolté inconscient qui tâcherait de briser cette saloperie.

Car le métro est aussi un endroit d'extrême contrôle, avec au moins quatre caméras par quais, plus d'autres dans les couloirs et bientôt à l'intérieur des rames, et donc aussi prochainement derrière les pubs, avec la police, le GPSR, les contrôleurs pour pacifier tout ça. Un véritable concentré avant l'heure de ce qui se met en place peu à peu dans les villes comme dispositifs de surveillance vidéo (au moins pour les hélicoptères ils vont avoir du mal).

Surveillance renforcée par l'apport inestimable des pass navigos, désormais nécessaires pour tous les types d'abonnement « à la semaine, à l'année ou au mois » (voix impersonnelle sortie d'où ne sais où). Et ça fait « bip bip », il est passé par ici, il repassera par là... Les seuls moyens d'éviter de faire bip, c'est soit d'utiliser des tickets (hors de prix), soit de frauder (avec les amendes qui vont avec, particulièrement si on passe par de gros noeuds d'échanges), soit d'avoir son pass mais de sauter les barrières (mais même si c'est pas trop appliqué, c'est quand même contrevenir au règlement, et ils peuvent te foutre une amende pour ça ! Au passage, ils te signaleront que t'es passé ce matin à la station Machintruc à 8h31, tout pile, vachement agréable), soit de demander un pass navigo « découverte » qui ne ficherait pas, mais ça semble bien louche comme truc (je pense que sur simple demande de la police...), bref c'est galère.

En plus le métro est loin d'être apolitique, puisque les keufs peuvent fermer telle ou telle station pour mieux maîtriser des échauffourées, par exemple (19 mars dernier à Nation, à Paris...), ou encore arrêter le trafic pour pouvoir courir sur les voies à la recherche de manifestants pas comme il faut (comme après la manif sauvage du 16 mai 2007 vers la rue des martyrs à Paris, où plusieurs vitrines avait retrouvés leur place naturelle, sur le bitume).

C'est aussi une immense accumulation de misère, particulièrement visible aux jours de froids avec ces groupes de SDFs qui picolent et dorment sur les quais, ces guitaristes manouches qui jouent trop bien sur les quais mais jouent la Bamba dans la rame (ça rapporte plus), ces femmes voilées avec leurs bébés, soutenues par des macs dont la tête ferait un joli presse papier... Ici comme ailleurs la chasse aux pauvres se poursuit, silencieuse : les bancs sont remplacés par des barres absurdes qui broient le dos ou ces planches assis / debout pour jeunes cadres dynamiques trop inconfortables (mais pourquoi tu resterais plus de quelques minutes sur un quai ?), et régulièrement des flics en quelque uniforme qu'ils soient viennent faire chier les damnés de la terre qui ont choisis de vivre en dessous d'elle pour survivre.

D'autant qu'à cette concentration de maux dans un lieu qui semble comme cela, assez anodin, vient s'ajouter les questions que l'on peut se poser quand au fonctionnement (électrique donc nucléaire) des rames, et ce qui se passerait si les gens n'avaient pas à bosser (donc pas à aller à Bab el oued soir et matin), s'ils avaient du temps devant eux pour marcher, faire du vélo, et si on a bien besoin de toute cette débauche d'énergie qui nous amène au désastre écologique ou à l'Holocauste nucléaire aussi sûrement que les vaincus d'aujourd'hui seront les vainqueurs de demain.

Enfin voilà, on parle souvent de la bagnole avec raison comme saloperie, on parle du TGV, mais le métro (et le RER), on en fait très peu une question politique. Or, il semble bien que ce dispositif allie abrutissement physique & psychique, création de conflits entre exploités, surveillance généralisée, matraquage publicitaire, consommation d'énergie nucléaire. Et qu'évidemment, comme tous les dispositifs d'aliénation, il n'est pas réformable et qu'il n'y a pas à réclamer plus de métros sur les fourches mal desservies mais à subvertir ce qui fait que le métro est et comme cela : le salariat, la marchandise, la monnaie, l'industrie, le contrôle, la police, tout, tout...

Car nous ne sommes pas des esclaves, nous sommes du picrate de potasse !