La journée du 10 Septembre à Cancùn

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Pour certains, c'est le commencement de longues journées de tractations et négociations en tout genre (officielles, officieuses, pressions, chantage) pour monter d'un cran dans la libéralisation du monde (services, agriculture : les deux gros enjeux). Ça, ça se passe dans le Centre de Conférence de Cancùn au bout de la zone hôtelière.

Pour d'autres, c'est le début des actions de contestation, bien qu'il y ait déjà eu une manifestation de 350 personnes hier. Nous, on est de ceux-là.

Ça, ça se passe à Ciudad Cancùn, Cancùn City . C'est aussi là que sont installés les campements des paysans de Via Campesina, des étudiants libertaires, des anarchistes, le Centre de Médias Indépendants, le Centre de Convergences et divers lieux où se déroulent les forums.
Géographiquement, il faut savoir que les deux zones sont nettement séparées. La zone hôtelière est une sorte de presqu'île longue d'une dizaine de km et d'une largeur insignifiante : une avenue centrale bordée d'hôtels de luxe de part et d'autre avec leurs plages privées.
Au début de cette zone, un rond-point, des barrières anti-émeutes et des centaines de policiers fédéraux. Avant de parvenir au Centre de Conférence, plusieurs barrages de ce genre... Avec, en plus, dans la mer des Caraîbes, quatre navires militaires.

Ce matin 10h, campement de Via Campesina.

Une manif est prévue par les paysans à 10h ? 11 ? ou 13 ? ...les informations sont difficiles à avoir.
Mais, à 10h, il est clair que la manif se prépare. Des milliers de personnes sont rassemblées là. Chaque groupe se prépare, d'autres attendent.

Nous sommes particulièrement impressionnés par la délégation Sud-Coréenne. Ils sont environ 200, moitié paysans, moitìé enseignants, travailleurs. Jusqu'au départ de la manif, ils défilent déjà, jouent des percussions, ont une pêche d'enfer.

Les paysans de Via Campesina aussi se préparent. Ils sont environ 1500 à être venus de tout le Mexique et des centaines d'Amérique du Sud : Brésil, Uruguay, Vénézuela...

11h30
, la manif se met en marche. Le plus gros cortège est, bien sûr, celui des paysans, le plus pêchu, celui des Coréens. De nombreux étudiants, des anarchistes, des libertaires. Pas de partis politiques visibles, ni syndicats autres que paysans... En tout, nous devons être environ 10 000. Et si nous comptions les journalistes comme un cortège, il serait parmi les plus gros.

Tous ensemble, nous sommes venus exprimer la même revendication globale : "NO A LA OMC".

La stratégie diverge selon les mouvements. Nous, on se demande quel est le but de cette manifestation. Bloquer la conférence interministérielle nous paraît mission impossible, au vu de la configuration géographique. Et l'idée d'une manif qui se dissoudrait à l'entrée de la zone hôtelíère nous frustre à l'avance. Nous espérons que des groupes "d'action directe" aient élaboré une stratégie d'actions non-violentes qui pourraient parasiter la conférence...

Toujours est-il que cette manifestation internationale est un moment fort. Fort, car nous sommes des milliers à être venus ici pour refuser ce qu'on nous impose et la complicité, sentiment de fraternité entre nous, est énorme.

A peine 1 heure après le démarrage, nous arrivons déjà au rond-point de la zone hôtelière. La police fédérale est prête, en deux ou trois rangées derrière les barrières anti-émeutes qui doivent faire au moins 2m50 de haut.

Juste au-dessus d'eux, ironie du sort, sur un immense panneau représentant le maire de Cancùn : "Bienvenidos a Cancùn" .

Là, ce sont les Coréens qui lancent le mouvement. L'immense ornement qui leur servait pour le défilé se voit alors transformé en véritable bouclier. Au rythme des percussions et des cris d'encouragement, ils se mettent à tenter d'enfoncer les barrières. Deux d'entre eux montent dessus et s'y assoient à califourchon pour y accrocher leur banderole.
Les autres continuent à pousser. Là, celui qui était assis en haut à gauche tombe. Déséquilibre ou malaise, à ce moment, nous ne savons pas et il est évacué après bien des difficultés, les photographes s'étant rués sur l'événement. La tension monte, les Coréens sont alors relayés par d'autres manifestants : paysans, étudiants, anarchistes...

Les barrières cèdent, une brèche est ouverte. Sur les 20m de barrières qui nous font face, quasiment toutes sont forcées. Devant nous maintenant, les rangées de policiers protégés par des boucliers.
A ce moment, Rafael Alegria, Président de Via Campesina, intervient pour demander de ne pas aller à l'affrontement. La plupart des paysans s'en vont. Restent étudiants, anarchistes, etc... plutôt une majorité de jeunes.

Les affrontements commencent.

Des pavés sont lancés sur la police... qui les renvoie. Je m'écarte. Forcément, il commence à y avoir des blessés : contrairement aux flics, nous n'avons ni casques, ni boucliers. Et, je me demande alors l'intérêt de ces affrontements, voyant qui, au visage ensanglanté, qui, la jambe touchée, repart en boîtant. La rage, la colère, certes, mais, pour moi cette violence n'y changera rien.
Cela dure au moins une heure. Jusqu'où va-t-on aller ? Jusqu'à combien de blessés ?

Alors revient Rafael Alegria perché sur une camionnette qui vient s'interposer entre les manifestants et les forces de l'ordre. Bien que hué par la plupart des jeunes sur "le front", il réaffirme la volonté de lutter pacifiquement. Quand il repart, tout se calme petit à petit. Pendant quelques heures encore, des provocations qui restent minoritaires.

Nous faisons une pause.

A notre retour sur les lieux, vers 17h, nous connaissions déjá la nouvelle, l'ambiance est morose.
Le Coréen est mort, non d'une chute, ni d'un malaise : il s'est poignardé en plein coeur alors qu'il était sur la barrière...

Le matin, avant la manifestation, un représesentant des paysans coréens était intervenu lors d'un forum en expliquant la situation catastrophique des producteurs de riz de son pays, assaillis par l'importation japonaise subventionnée.

Peu de monde encore présent. La police, toujours en place devant une sorte de champ de ruines.

Deux petites bougies étaient allumées au sol, une fleur rouge. A côté, des grains de maïs disposés, on pouvait lire "NO OMC".

Ce soir, je me sens amère.

Difficile de comprendre ce geste. Je crois que j'ai quand même la haine... la haine que des gens soient poussés à en arriver là.
Difficile d'imaginer que, quand j'ai vu monter cet homme sur la barrière, il savait probablement ce qu'il allait y faire. A ce moment, il y avait un tumulte, les Coréens poussaient la barrière et j'ai crié : "ils sont chauds les Coréens !".
Mais je n'imaginais pas à quel point...

Ce soir, c'est le choc, la consternation, l'hébètement.
Et demain ?....

La prochaine grosse manifestation est prévue pour samedi : " contre la globalisation et la militarisation". Une réunion d'étudiants a lieu demain matin pour d'autres actions.

Pour plus d'informations, vous pouvez aller sur le site www.cancun.mediosindependientes.org qui recueille articles, photos et vidéos. (2 langues : espagnol et anglais)

Catherine/monde-solidaire


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