Nicolas Sarkozy, l'Etat et l'identité nationale (2)

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Le 28 mars, à Lille, Nicolas Sarkozy a relancé la thématique de la nation avec un discours qui se veut contre la « pensée unique » et qui refuse « que l'identité nationale soit considérée comme un gros mot ». Ségolène Royal ; que le candidat UMP accuse de « prendre le parti des émeutiers » à propos de l'incident de la Gare du Nord, a à son tour dénoncé le « populisme » de Sarkozy et réitéré sa promesse d'un « ordre juste ». François Bayrou attribue à une rivalité entre la « droite » et la « gauche » tous les maux du pays et qualifie la France de « peuple fort regroupé autour de valeurs ». Mais les trois candidats défendent la « construction européenne », qu'ils présentent comme allant de soi. Rien d'atypique, dans la pièce de théâtre électoral qu'on nous joue depuis des mois et qui, conformément à sa vocation, escamote les vrais problèmes. Qui rappellera que les nationalismes du XIX siècle ont été le produit de la montée de la bourgeoisie industrielle et financière, et que c'est en fonction des intérêts des milieux financiers et industriels qu'il convient d'analyser les grands nationalismes du capitalisme actuel ? Ces nationalismes sont en réalité européen et planétaire, si on entend par nationalisme la volonté de mettre en place un Etat au service d'une classe sociale, comme ce fut le cas jadis.
Le pseudo-débat sur l' « identité nationale » déclenché par Nicolas Sarkozy, avec un ensemble de déclarations que résume bien son discours de Caen du 9 mars, risque d'être encore alimenté par une présentation « orientée » de l'incident de la Gare du Nord de Paris. Par exemple, Philippe de Villiers s'en prend déjà à des « barbares », au « résultat de l'immigration incontrôlée », à « des bandes ethniques installées sur notre territoire et [qui] considèrent que même la gare du Nord, c'est leur territoire », etc... Ces déclarations interviennent au même moment où le renvoi en correctionnelle est demandé pour quarante-deux notables français de la politique, de l'administration et de la « gestion », dont Jean-Christophe Mitterrand, Jacques Attali, Charles Pasqua, Jean-Charles Marchiani, Georges Fenech... dans le cadre de l'affaire des ventes d'armes présumées illicites de 790 millions de dollars à l'Angola entre 1993 et 2000. Une affaire que Philippe de Villiers est censé connaître quelque peu, puisqu'il y a été témoin à charge.


C'est curieux, cette caricature de débat sur la « nation », alors qu'on est submergés d'affaires d'Etat. La « nation » servirait-elle de bouclier pour protéger des institutions fautives et les lobbies qui les ont instrumentalisées ? Ou chercherait-on à dissimuler la nature réelle des vrais nationalismes de ce début de siècle ?


Mon article du 10 mars « Nicolas Sarkozy, l'Etat et l'identité nationale (1) », abordait le passif historique de l'Etat français depuis le Moyen-Age, en « métropole » notamment. J'y soulignais qu'on ne peut pas valablement imputer à « la France » ce qui a été l'oeuvre de ses classes dominantes. A ce jour, les polémiques politiciennes persistent à tout mélanger.


Dans une interview parue dans le Figaro du 28 mars, François Bayrou critique la proposition de Nicolas Sarkozy de créer un « ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale », mais déclare à son tour : « Il faut une action de régulation et de protection des frontières, une action européenne parce que nous sommes dans le système Schengen. (...) Je suis pour la protection de l'économie africaine, pour une préférence communautaire africaine et pour un plan Marshall. L'Europe a les moyens d'y contribuer. (...) Je suis pour une politique de régularisation au cas par cas, réaliste, sérieuse. Pour une politique ferme et compréhensive ». Existe-t-il une réelle différence entre Bayrou et Sarkozy, à part éventuellement les modalités du remplacement du lobby colonial « français » par un lobby « européen » ? Même sur la question de la connaissance du Français mise en avant par Nicolas Sarkozy, force est de constater que la « préférence communautaire » réclamée par François Bayrou correspond dans les grandes lignes à la « Françafrique » héritée du colonialisme.


Au discours de Nicolas Sarkozy sur l' « identité nationale », François Bayrou oppose une « identité européenne », tout aussi nationaliste, qu'en réalité ni le candidat UMP ni Ségolène Royal ne récusent. Dans le même numéro du Figaro, il est fait état d'une intervention de la candidate PS, où elle déclare notamment : « La France est notre patrie, l'Europe est notre nouvelle frontière ». L'article ironise sur une précédente déclaration de l'intéressée : « La Chine est notre nouvelle frontière ». Mais les deux appréciations sont compatibles si on entend par « Europe » l'ensemble des 46 pays du Conseil de l'Europe, Russie comprise. Avec un « marché de la main d'œuvre » de plus de 800 millions d'habitants et des salaires extrêmement bas dans un Etat comme la Russie, par exemple. Une « frontière » qui correspond aux intérêts de groupes financiers et multinationales, comme la tutelle européenne sur l'Afrique préconisée par François Bayrou. Quant à Nicolas Sarkozy, dont le discours de Lille a entre autres cherché à rassurer les « petits entrepreneurs » et une partie des industriels, il n'a jamais prétendu le contraire, à quelques nuances lobbistes près. Le lobby colonial « français » sait très bien qu'il ne pourra pas garder, seul, le contrôle de ses zones d'influence. Tels sont les enjeux réels, et la valse médiatique des « identités » qui les escamote relève du panem et circenses électoral.


A ce stade, la décence commande de rappeler la manière dont les populations de vastes zones de la planète, notamment en Afrique, ont été asservies par la force brute des canonnières au cours de la « grande expansion coloniale », dans des conditions incroyablement humiliantes et par des pratiques d'une violence et d'un racisme extrêmes. En témoigne le discours de Jules Ferry du 28 juillet 1885 devant la Chambre des Députés, dont voici un extrait tiré du site de l'Assemblée Nationale qui évoque un « grand moment d'éloquence parlementaire » :


[début de l'extrait du discours de Jules Ferry]


« (Jules Ferry) Messieurs, il y a un second point, un second ordre d'idées que je dois également aborder, le plus rapidement possible, croyez-le bien : c'est le côté humanitaire et civilisateur de la question.



Sur ce point, l'honorable M. Camille Pelletan raille beaucoup, avec l'esprit et la finesse qui lui sont propres ; il raille, il condamne, et il dit : Qu'est ce que c'est que cette civilisation qu'on impose à coups de canon ? Qu'est-ce sinon une autre forme de la barbarie ? Est-ce que ces populations de race inférieure n'ont pas autant de droits que vous ? Est-ce qu'elles ne sont pas maîtresses chez elles ? Est-ce qu'elles vous appellent ? Vous allez chez elles contre leur gré ; vous les violentez, mais vous ne les civilisez pas.



Voilà, messieurs, la thèse ; je n'hésite pas à dire que ce n'est pas de la politique, cela, ni de l'histoire : c'est de la métaphysique politique...(Ah ! ah ! à l'extrême gauche.)


Voix à gauche. Parfaitement !


M. Jules Ferry.... et je vous défie - permettez-moi de vous porter ce défi, mon honorable collègue, monsieur Pelletan -, de soutenir jusqu'au bout votre thèse, qui repose sur l'égalité, la liberté, l'indépendance des races inférieures. Vous ne la soutiendrez pas jusqu'au bout, car vous êtes, comme votre honorable collègue et ami M. Georges Perin, le partisan de l'expansion coloniale qui se fait par voie
de trafic et de commerce.



[…]



Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures... (Rumeurs sur plusieurs bancs à l'extrême gauche.)




M. Jules Maigne
. Oh ! vous osez dire cela dans le pays où ont été proclamés les droits de l'homme !




M. de Guilloutet.
C'est la justification de l'esclavage et de la traite des nègres !



M. Jules Ferry. Si l'honorable M. Maigne a raison, si la déclaration des droits de l'homme a été écrite pour les noirs de l'Afrique équatoriale, alors de quel droit allez-vous leur imposer les échanges, les trafics ? Ils ne vous appellent pas ! (Interruptions à l'extrême gauche et à droite. - Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche.)




M. Raoul Durai.
Nous ne voulons pas les leur imposer ! C'est vous qui les leur imposez !



M. Jules Maigne.
Proposer et imposer sont choses fort différentes !



M. Georges Perin. Vous ne pouvez pas cependant faire des échanges forcés !



M. Jules Ferry.
Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures... (Marques d'approbation sur les mêmes bancs à gauche - Nouvelles interruptions à l'extrême gauche et à droite.)



M. Joseph Fabre. C'est excessif ! Vous aboutissez ainsi à l'abdication des principes de 1789 et de 1848... (Bruit), à la consécration de la loi de grâce remplaçant la loi de justice.



M. Vernhes. Alors les missionnaires ont aussi leur droit ! Ne leur reprochez donc pas d'en user ! (Bruit.)



M. le président. N'interrompez pas, monsieur Vernhes !



M. Jules Ferry.
Je dis que les races supérieures...



M. Vernhes. Protégez les missionnaires, alors ! (Très bien ! à droite.)



Voix à gauche. N'interrompez donc pas !



M. JulesFerry. Je dis que les races supérieures ont des devoirs...



M. Vernhes. Allons donc !



M. Jules Ferry. Ces devoirs, messieurs, ont été souvent méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement, quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race supérieure. (Très bien ! très bien !)
Mais, de nos jours, je soutiens que les nations européennes s'acquittent avec largeur, avec grandeur et honnêteté, de ce devoir supérieur de civilisation.



M. Paul Bert. La France l'a toujours fait !




M. Jules Ferry.
Est-ce que vous pouvez nier, est-ce que quelqu'un peut nier qu'il y a plus de justice, plus d'ordre matériel et moral, plus d'équité, plus de vertus sociales dans l'Afrique du Nord depuis que la France a fait sa conquête ? Quand nous sommes allés à Alger pour détruire la piraterie, et assurer la liberté du commerce dans la Méditerranée, est-ce que nous faisions œuvre de forbans, de conquérants, de dévastateurs ? Est-il possible de nier que, dans l'Inde, et malgré les épisodes douloureux qui se rencontrent dans l'histoire de cette conquête, il y a aujourd'hui infiniment plus de justice, plus de lumière, d'ordre, de vertus publiques et privées depuis la conquête anglaise qu'auparavant ?




M. Clemenceau.
C'est très douteux  ! »


[fin de l'extrait du « grand moment d'éloquence parlementaire »]


La première constatation qui s'impose, à la lecture de ce débat hallucinant, est que les « théoriciens » de l'impérialisme protectionniste comme Jules Ferry ne brandissaient pas la théorie des « races supérieures » sur la base d'une quelconque conviction. Ils le faisaient sans trop d'égards et de la manière la plus cynique, parce qu'elle convenait aux intérêts des groupes financiers et des grands spéculateurs. Ferry avoue ouvertement que la raison d'être de son discours est, entre autres, de pouvoir « imposer les échanges, les trafics » aux « noirs de l'Afrique équatoriale ». Le reste relève de la pure mise en scène. L'ancien président du Conseil était sans doute bien conscient du caractère parfaitement antiscientifique de sa « théorie », mais il s'en fichait éperdument. C'est cela, la politique politicienne.


La deuxième évidence est celle de la capacité du « centre » pour faire passer les pires politiques, combines et manipulations au nom de la « raison », du « consensus », de la « bonne gestion », de l' « entente nationale »... L'oligarchie financière de la fin du XIX siècle a confié la mise en œuvre de l'impérialisme protectionniste au « centre gauche » plutôt qu'aux libéraux, dont les réticences envers cette politique étaient bien connues, ou aux conservateurs, parmi lesquels militaient des propriétaires agricoles hostiles à toute politique de confrontation avec le client riche qu'était l'Allemagne. On ne peut pas sérieusement douter du bien-fondé de ce choix des milieux d'affaires, car personne d'autre n'aurait pu « placer » un discours comme celui de Jules Ferry du 28 juillet 1885.


Au point que, de nos jours, Jules Ferry passe pour un grand réformateur et on peut même lire son nom sur des banderoles syndicales. Mais ses réformes n'étaient-elles pas intéressées et conformes à la stratégie de l'oligarchie ? D'une part, pour garantir l'efficacité d'un appareil militaire et colonial qui ne pouvait pas fonctionner avec des illettrés. De l'autre, pour répandre un sentiment nationaliste propice à l'entreprise coloniale dans un premier temps et, à terme si nécessaire, à une nouvelle guerre avec l'Allemagne. Une guerre qui a bien fini par éclater en 1914.


Enfin, que signifient les références à la « nation » dans un système social dominé par la grande finance et les multinationales ? La première guerre mondiale a été partout présentée aux populations comme une « défense de la patrie (ou d'un allié) contre l'envahisseur », alors qu'il s'agissait en réalité d'un conflit entre grands capitalistes pour le contrôle des colonies et l'hégémonie mondiale. Aujourd'hui, c'est l'euronationalisme qui convient aux intérêts des milieux financiers. Le reste relève de la pure gesticulation, pour montrer que l' « Europe politique » n'est pas incompatible avec le bon vieux nationalisme du lobby colonial « français ». C'est vrai que la première prendra la relève du dernier dans le redéploiement des moyens de domination de l'impérialisme à l'échelle mondiale. Voir, à ce sujet, mon article du 25 mars intitulé « Après les présidentielles françaises, mine de rien, l' « Europe militaire » (1) ». L'échec des interventions des Etats-Unis en Afghanistan et en Irak joue en faveur de la stratégie préconisée par la Commission Trilatérale tendant à la mise en place d'une triple gendarmerie mondiale : Amérique du Nord, Europe et « Asie », cette dernière composante étant la plus difficile à définir. Il est devenu très urgent, pour la grande finance mondiale, de créer un Etat européen et d'en faire une superpuissance militaire capable d'aider efficacement la superpuissance américaine. L'idéologie et la propagande nationalistes doivent donc, dans la période actuelle, être orientées en direction de la « grande Europe ».


En même temps, il est essentiel pour les lobbies euronationalistes de ne pas susciter trop de réactions négatives. Et c'est sans doute la raison d'une surenchère à façade « nationaliste française » qui n'est qu'un écran de fumée et une tentative de faire croire que les instances européennes ne pourront pas tout faire. Quant au prétendu « problème de l'immigration », rappelons que la population de l'actuelle Union Européenne est d'environ 500 millions d'habitants. Un immense « marché intérieur de la main d'œuvre » par rapport auquel les étrangers résidant en France n'ont en rien le poids qu'on leur attribue à « droite », au « centre » et « à gauche ».


En revanche, on peut difficilement suivre l'équipe de campagne de José Bové lorsqu'elle affirme que « les délocalisations ne peuvent expliquer qu'une petite partie du chômage et des bas salaires en général ». En réalité, leur analyse ne prend pas en considération l'essentiel : à savoir, les délocalisations financières, celles de la planification à long terme, les « grandes restructurations » à l'échelle européenne et mondiale... Y compris, sur le plan de la recherche et de la technologie.


Ce qui frappe, avec le nationalisme « européen », c'est que presque personne ne semble oser s'opposer frontalement à lui. Au lieu de dénoncer clairement les dangers de la prétendue « construction européenne », on nous administre des discours qui acceptent cette « construction » et proposent de réformer l'Europe des financiers et des multinationales où on voit des « socialistes » influents défendre la « flexibilité » de l'emploi pour le compte du patronat. C'est un peu n'importe quoi. On lit : « une autre Europe », « Europe sociale », « Europe des travailleurs »... Ce qui, si on remplaçait « Europe » par « cauchemar », donnerait : « un autre cauchemar », « cauchemar social », « cauchemar des travailleurs »... On oublie souvent que l'essentiel des acquis historiques des peuples des pays de l'Europe occidentale se trouve recueilli dans les lois et règlements des actuels Etats. Un Etat européen en ferait table rase, et les baratins pseudo-alter ne changeront rien au problème. Ce n'est pas une question de « nationalisme » ni de défense des actuels Etats, mais il paraît nécessaire de préserver au maximum des droits pour lesquels beaucoup de sang a jadis été versé et de ne pas favoriser objectivement la stratégie de l'impérialisme à l'échelle planétaire.

 

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