No TAV / Réponse à Philippe Ridet (Correspondant à Rome pour Le Monde)

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Depuis Rome, à 600 km de la Val Susa, un journaliste français fait son travail...
No TAV / Réponse à Philippe Ridet (Correspondant à Rome pour Le Monde)

Depuis Rome, à 600 km de la Val Susa, un journaliste français fait son travail (Le Monde 2-3/12/2012) : à deux jours du sommet franco-italien, il commente le mouvement d'opposition à la LGV Lyon-Turin, les No TAV. Un titre suggestif : "En Italie, le "No TAV" assistent, impuissants, au percement de la première galerie", et un sous-titre carrément subjectif : "Long et infructueux combat".
Le texte développe deux idées principales :

1. le mouvement en Italie serait essoufflé, et n'aurait plus de soutien ;

2. les No TAV sont radicalisés, et sont les ennemis de la presse.

On retrouve ces deux idées dans tous les articles parus depuis un an dans les grands journaux papier ou TV italiens. Or ces deux idées sont aussi les deux éléments qui composent la communication du gouvernement italien sur ce dossier depuis un an : essoufflés, et radicalisés. Ayant souvent couvert les déplacements de Sarkozy auparavant, M. Ridet aurait dû pourtant savoir appréhender un discours officiel.
Malheureusement, dans son papier, notre journaliste passe soigneusement à côté des questions intéressantes :
- Qui sont les No TAV ? L'article parle de militants, mais ne mentionne pas que ce mouvement est avant tout constitué d'habitants mobilisés, critiques et déterminés.
- Quelle est leur action ? Le journaliste met sur le compte de la lenteur administrative italienne le retard du projet, là où l'on a vu des milliers de Valsusains faire obstacles aux études et aux travaux. La semaine dernière encore, les hommes chargés des forages venus à Susa de nuit, entourés de policiers, étaient repoussés.
- Comment évolue le rapport de force ? M. Ridet estime qu'il a tourné à l'avantage des partisans du projet. Mais il ne dit pas de ces partisans, industriels, politiques, mafieux, qu'ils ont toujours eu le triple avantage de l'argent, de la communication et de la force. Pourtant, depuis peu, le problème du TAV a infusé dans toute la péninsule, et malgré ce triple handicap, le mouvement No Tav s'amplifie.
- Quels sont les enjeux à long terme des luttes contre les grandes infrastructures ? Des habitants menacés par des projets indécents, soutenus par une jeunesse politisée, leur action déterminée en faveur du bien commun, sont en train de faire basculer l'opinion publique en leur faveur, tant en France qu'en Italie.

Voilà ce que ce scribouillard aurait pu approfondir, ou au moins tenter d'effleurer, s'il s'était déplacé, s'il avait pris le temps de l'enquête, plutôt que de faire passer pour des informations le discours officiel des partisans.

La presse a traité la question No TAV avec dédain et partialité depuis des années ; cela aurait du isoler les No TAV, et pourtant les voilà en capacité d'élargir leur mouvement, tant en Italie (d'autres LGV sont combattues sous la bannière No TAV) qu'en France. C'est aussi parce que les habitants ont pris en charge leur propre information.
Les No TAV ne sont pas les ennemis de la presse. Mais pour comprendre et couvrir ces questions, les journalistes vont devoir sortir des autoroutes de la communication officielle, et emprunter les sentiers tortueux de l'enquête. Sinon, nous le feront à leur place.

Pierrette Rigaux