Concernant les récentes tentatives d’infiltration policière au sein du milieu militant lyonnais

Mot-clefs: Répression
Lieux: Notre-Dame-des-Landes

N.B: il est fait mention de Notre Dame Des Landes au début de l'article.
L'article provient de rebellyon.info : http://rebellyon.info/Concernant-les-recentes-tentative....html

Ce pourrait être une rencontre banale. Une discussion dans un hall d’hôtel de Lyon. Sauf que les deux protagonistes font partie de mondes qui sont sensés s’opposer. D’un côté, un activiste, militant anti-fasciste de premier plan. De l’autre un agent de la DCRI. C’est lui qui a convenu du rendez-vous. Il n’y a pas de cadre légal, c’est juste une discussion. Ça parle de l’actualité lyonnaise fafs/antifas, des questions sont posées sur les derniers squats publics ouverts, entres autres…

Petit retour en arrière. Courant 2011, un mili­tant est convo­qué au com­mis­sa­riat. L’appel n’expli­que pas les moti­va­tions. L’inté­ressé s’y rend et tombe sur un agent de la DCRI. Pour com­men­cer le deal parait simple, un échange de « bons pro­cé­dés » : lui accepte d’être en liai­son avec la DCRI et les flics, de leur côté, lui four­ni­ront quel­ques ren­sei­gne­ments utiles à l’occa­sion (« atten­tion tel jour ne sort pas de chez toi, il y a des fas­cis­tes en plan­que dans le coin »). Un télé­phone por­ta­ble est remis au jeune homme. Il accepte. En tout cas il ne dit pas non. Les jours sui­vants, il garde tout pour lui, seule une toute petite poi­gnée de gens est au cou­rant. Il va retour­ner à plu­sieurs repri­ses au com­mis­sa­riat et être par la suite invité dans des halls d’accueil de grands hôtels lyon­nais. Au fil des ren­contres, il y a ce sen­ti­ment d’être com­plè­te­ment dépassé, piégé, d’avoir mis le petit doigt dans un engre­nage infer­nal qu’il ne maî­trise plus. Il y aura bien quel­ques confes­sions à ses potes, des ten­ta­ti­ves de jus­ti­fi­ca­tion (« c’était pour infil­trer la police », « je n’ai jamais rien lâché »). Les poli­ciers lui pro­po­sent même de l’envoyer à Notre-Dame-Des-Landes aux frais du Ministère de l’Intérieur : « après tout toi ça te ferait plai­sir d’y aller et nous ça nous arrange ». Après le refus, il y a la fuite. Sans doute pour ne plus faire le jeu de la police, cer­tai­ne­ment aussi parce que la proxi­mité avec les condés reste heu­reu­se­ment dif­fi­cile à assu­mer au sein des milieux mili­tants ou « radi­caux ».

Plutôt que de cher­cher à mettre en accu­sa­tion tel ou tel, il semble indis­pen­sa­ble d’opérer quel­ques mises au point quant aux récen­tes ten­ta­ti­ves de recru­te­ments d’indi­ca­teurs. Rappeler quel­ques évidences pour que pré­ci­sé­ment ce genre d’his­toi­res ne se repro­dui­sent plus, et sur­tout ne tour­nent pas aussi mal.

Comment on en arrive là ?

Par une série d’erreurs, de conne­ries, dont une bonne part sem­blent liées d’abord à des fai­bles­ses col­lec­ti­ves et poli­ti­ques. Il règne par­fois d’étranges idées dans les milieux mili­tants. Il y a par exem­ple celle qui consiste à croire que les poli­ciers pour­raient être en cer­tai­nes situa­tions des alliés, comme si on reven­di­quait en creux la mise en place d’une bonne police, ou que l’on atten­dait de la part des pou­voirs publics qu’ils jouent leur rôle d’arbi­tre légi­time, notam­ment face aux agres­sions fas­cis­tes (voir les nom­breux comp­tes-rendus de manifs où les flics sont accu­sés d’être du côté des fafs et pas du « nôtre », etc.). C’est sur le fond de cette erreur poli­ti­que fon­da­men­tale que des mili­tants, sans doute bien inten­tion­nés, ont régu­liè­re­ment joué le rôle d’inter­lo­cu­teurs [Un exemple parmi d’autre : en prenant l’initiative d’aller voir la préfecture en possession de captures d’écrans de discussions de fafs sur FaceBook.] pour la police. Et les flics ont beau jeu alors de dis­til­ler quel­ques infor­ma­tions du côté des fafs ou en direc­tion des anti­fas, pour contrô­ler leur affron­te­ment et au pas­sage racler quel­ques ren­sei­gne­ments utiles concer­nant plus lar­ge­ment les mou­ve­ments contes­ta­tai­res ou « radi­caux ». Seconde fai­blesse, qui est moins d’ordre « théo­ri­que » celle-là : on ne se tient pas assez. Il a manqué, dans cette der­nière his­toire, la soli­da­rité ou la force col­lec­tive néces­saire pour qu’une per­sonne se sente en mesure de résis­ter à la pres­sion poli­cière, et avant ça qu’elle soit capa­ble de faire face aux dif­fi­cultés qui l’ont ame­nées là. Il semble en l’occur­rence que le pre­mier argu­ment des flics lors de leur appro­che ini­tiale ait porté sur une pos­si­bi­lité de pro­tec­tion (« on sait que des nazis te cher­chent, qu’ils t’ont menacé de mort mais on peut te pro­té­ger si en échange tu nous rends ser­vice ») Quand les issues col­lec­ti­ves font défaut, évidemment on joue la carte perso, qui peut se tra­duire alors par toute une série de défaillan­ces et d’erreurs indi­vi­duel­les. On peut s’effon­drer, balan­cer tout et n’importe quoi, en pro­fi­ter pour régler des comp­tes avec tel ou tel… et sans aller jusque là, il y a le risque de vou­loir jouer au plus malin. En pen­sant qu’une col­la­bo­ra­tion avec les ser­vi­ces de police pour­rait tour­ner à son avan­tage, qu’on pour­rait leur mentir, ne pas leur donner d’infos, et même en obte­nir à leur insu, « voir ce qu’ils savent ». Sauf que face aux flics et à leur orga­ni­sa­tion, le rap­port de force dans la dis­cus­sion n’est jamais en notre faveur. C’est eux qui mènent la dis­cus­sion et qui se ren­sei­gnent [À noter que pendant ces conversations, à côté de la stratégie assez classique qui consiste à faire parler la personne en face de soi, les flics ont aussi tendance à « tester » l’autre en parlant et en observant ses réactions ou son absence de réactions. Exemple : quand un mec de la SDAT (Sous-Direction Anti-Terroriste) dit tout net, « tu sais ce qui nous intéresse, c’est pas les gens qui jettent des cailloux, c’est vraiment ceux qui veulent poser des bombes », et qu’en face la personne interrogée écoute avec intérêt, elle avalise de fait qu’elle évolue bien dans un univers où il est « normal » de caillasser la police. Et c’est sur ces gens-là, entres autres, que la police enquête. Retord mais efficace.], et sans en avoir l’impres­sion on risque tou­jours de confir­mer leurs hypo­thè­ses, de com­plé­ter leurs car­to­gra­phie des « milieux à risque » ou d’ali­men­ter leurs fan­tas­mes autour des diver­ses figu­res de « l’ennemi inté­rieur » (gré­vis­tes incontrô­la­bles, cas­seurs infil­trés, grou­pes vio­lents et autres grou­pus­cu­les anar­cho-machin chose). Jamais, il n’y aura de conver­sa­tion inno­cente avec la police. Tout ce qui est dit est, d’une manière ou d’une autre, sus­cep­ti­ble d’être réu­ti­lisé, contre soi ou contre d’autres. Sans comp­ter que plus on parle, plus les flics pen­sent qu’on en sait, plus ils en rede­man­dent, moins on peut s’arrê­ter subi­te­ment. La machine est lancée.

Comment pro­cè­dent les flics ?

Avec ce qui leur tombe sous la main (au gré d’un contrôle [Voir Tentative de recruter une taupe dans le bocage contre un téléphone et des cacahuètes, NDDL, oct.-nov. (Indymedia Nantes)] ou d’une arres­ta­tion [Voir Quand la brigade criminelle de Paris cherche à acheter un camarade... (Non Fides)], au moment d’un procès…) mais tou­jours aussi avec une cer­taine idée du « bon client » c’est-à-dire sur la base d’un ciblage d’indi­vi­dus vul­né­ra­bles et/ou se met­tant sou­vent en avant. Même si les ren­contres peu­vent sem­bler infor­mel­les, et bien qu’elles s’ins­cri­vent bien sou­vent hors de tout cadre légal [Voir 22 v’là la SDAT (Rebellyon.info)] (on se croise dans la rue, on invite la cible à venir dis­cu­ter tran­quille­ment au resto), la police va viser des per­son­nes sur les­quel­les elle a déjà un moyen de pres­sion. On entre alors dans le domaine des petits arran­ge­ments : sus­pen­dre une condam­na­tion pour des his­toi­res de stup’ ou des délits rou­tiers, éviter qu’une peine tombe, faci­li­ter aussi des pro­cé­du­res admi­nis­tra­ti­ves, ne pas « gâcher une car­rière dans la fonc­tion publi­que » pour des his­toi­res de casier [Voir Affaire de Tarnac : la surveillance policière prise en flag (Les Inrocks)]. Les vieilles cas­se­ro­les qu’on traine peu­vent faci­le­ment se retour­ner contre nous sur le mode du chan­tage, ou alors les flics pro­po­sent car­ré­ment de rému­né­rer le tra­vail de ren­sei­gne­ment. Pour faire passer la pilule, les agents de ren­sei­gne­ment peu­vent faci­le­ment enro­ber leurs appels à col­la­bo­ra­tion d’un dis­cours de gauche, démo­cra­ti­que en diable : à les écouter, ils sou­tien­nent les mou­ve­ments sociaux / anti-nucléai­res / de jeu­nesse [rayer la men­tion inu­tile] mais ce qui les inté­resse c’est les incontrô­lés, les « extré­mis­tes vio­lents » qui jus­te­ment pour­ris­sent les gen­tilles ini­tia­ti­ves citoyen­nes. Cette recette à déjà été uti­li­sées ces der­niè­res années pour sonder ce qui pou­vait se passer dans les luttes de sans-papiers, au cours des mou­ve­ments lycéens ou au sein de la mou­vance écologique radi­cale/antis­pé­ciste. Heureusement, chaque fois les flics se sont faits envoyer bouler, malgré leurs pro­po­si­tions de « renvoi d’ascen­seurs » (on ferme les yeux sur vos acti­vi­tés mili­tan­tes, on arrange quel­ques dos­siers de régu­la­ri­sa­tion à la préf, on vous file du blé…). De manière géné­rale, ce que cher­che la DCRI, c’est de créer des rela­tions sur du long terme. Avoir des sour­ces sur qui ils peu­vent comp­ter et « acti­vés » quand ils ont besoin d’infos. « Gérer une source, ça s’apprend [...]. Un contact tu dois savoir le gérer pen­dant six mois ou un an avant qu’il t’apporte un ren­sei­gne­ment exploi­ta­ble » [L’espion du président, 2012, p. 80] comme le sou­li­gne un ex-RG. C’est pour ça que peu de ques­tions direc­tes sont posées les pre­miè­res fois, ils s’atta­chent plutôt à créer des liens une com­pli­cité, des liens « affec­tifs »… Évidemment que se faire arrê­ter pour une action poli­ti­que et se taper une per­quiz où les flics tom­bent sur des plans de beus ou des choses volées, c’est leur donner un putain de moyen de pres­sion.

Et main­te­nant qu’est-ce qu’on fait ?

Déjà refu­ser quand un agent débar­que et vous pro­pose une simple dis­cus­sion. Couper court direc­te­ment à la conver­sa­tion, on a rien à dire. Si les flics envoient une convo­ca­tion on peut tout à fait refu­ser de s’y rendre. Ce n’est pas un délit. S’ils veu­lent à tout prix enten­dre quelqu’un ils vien­dront le cher­cher mais le plus sou­vent l’audi­tion est moyen pour eux d’obte­nir quel­ques infos, et dans ce cas-là ils peu­vent faci­le­ment lâcher l’affaire. De toute manière, autant ne pas s’y rendre de son plein gré, et ce refus est d’autant plus facile si il pro­vient d’une déci­sion col­lec­tive et assu­mée [Comme cela a été le cas par exemple dans l’affaire de la « Mouvance Anarcho-Autonome Francilienne » où la décision à été prise, suite à plusieurs réunions, de ne pas se rendre à ce genre de convocations. Résultats les flics sont allés cherchés les gens convoqués qu’ils voulaient vraiment chopés et les autres ont pu passé à trav’.]. Contre-argu­ment : « mais comme ça on a plus d’his­toi­res, c’est fini ; si j’y vais pas, ils vont penser que je sais des choses, ça va m’être repro­ché ensuite. Moi d’façons je ne sais rien ». Ouais, sauf que 1) dans la plu­part des cas, c’est quand les flics sen­tent que ça ne prend pas, quand ils se pren­nent quel­ques refus à la suite, qu’ils lâchent l’affaire (sur­tout quand ils sen­tent que ça émane d’une posi­tion col­lec­tive) 2) même une conver­sa­tion ano­dine avec la police peut mettre dans la merde d’autres gens. Parce qu’on parle, que dans le flot de la conver­sa­tion on cite même sans le vou­loir, des noms, des lieux, des habi­tu­des, des his­toi­res déjà enten­dues. Autant d’éléments dont les flics vont se servir pour ali­men­ter leurs enquê­tes et pro­cé­der à de nou­veaux inter­ro­ga­toi­res. C’est d’ailleurs sans doute le pire, deve­nir indic malgré soi en dis­cu­tant non­cha­lam­ment avec les flics. Ou en ayant l’habi­tude de raconter quel­ques hauts faits n’importe où, au télé­phone [Dans un récent entretien au site Mediapart, Yves Bertrad, l’ex-patron des RG confirme que « Les écoutes, la DCRI en a fait comme vous pouvez manger des croissants ».], de se lancer des allu­sions foi­reu­ses par texto. Bref, si au bout du compte, on se retrouve face à des flics qui posent des ques­tions, la meilleure chose à faire reste encore de ne rien décla­rer. C’est faci­le­ment tena­ble en se retran­chant der­rière le fait que c’est un droit. On peut aussi insis­ter pour voir un avocat et ne rien décla­rer tant qu’il n’est pas là. Ce refus marche d’autant plus que dans bien des cas, l’entre­tien n’a rien d’offi­ciel.

Et si on a été convo­qué, qu’on s’y est rendu et qu’on a parlé, ou juste bavardé, hein, raconté deux trois his­toi­res… C’est sans doute pro­blé­ma­ti­que mais tout n’est pas perdu pour autant. Ce qu’il faut abso­lu­ment faire, avant que la situa­tion empire et ne devienne irré­cu­pé­ra­ble, c’est en parler aux gens concer­nés, à ses amis, et rendre publics un maxi­mum d’éléments. Partager tout ça. À la fois, pour voir très pré­ci­sé­ment ce que les flics cher­chent et savent déjà, tout en met­tant ensuite au cou­rant plus lar­ge­ment les gens qui doi­vent l’être. Et aussi dans le soucis de trou­ver une issue col­lec­tive à ce mer­dier. Il faut à tout prix éviter de se retrou­ver seul face à ce qu’on vient de faire : on en finit pas de res­sas­ser ce qu’on a dit/pas dit, ce qu’on a laissé enten­dre. Garder ça pour soi ne sert à rien, tel­le­ment c’est lourd, angois­sant. Ne pas se res­sai­sir à plu­sieurs de ce type d’inci­dents est une erreur (un jour ou l’autre ça va se savoir et les dégâts ris­quent d’être encore plus impor­tants entre les gens et pour la per­sonne qui s’est trou­vée piégée). Rien que des his­toi­res tris­tes en pers­pec­tive.

À Lyon, dif­fé­rents col­lec­tifs, comme la Caisse de Solidarité, sont là pour pou­voir se res­sai­sir col­lec­ti­ve­ment de ces his­toi­res.

Mieux vaut pré­ve­nir…

Il est indis­pen­sa­ble de déve­lop­per une intel­li­gence com­mune autour des pra­ti­ques poli­ciè­res d’infil­tra­tion, de ren­sei­gne­ment et de répres­sion. Sans doute que faire du bruit, les rendre publi­ques permet déjà d’en limi­ter l’impact (et pas seu­le­ment parce qu’on grille les sour­ces). Mais il faut aussi s’atta­quer au ter­rain qui permet aux flics de manœu­vrer rela­ti­ve­ment faci­le­ment. Quelles prises nos formes col­lec­ti­ves d’orga­ni­sa­tion et de vie offrent-elles déjà aux flics ? Comment au fond la police fonc­tionne déjà en notre sein, créant une dis­po­si­tion à la col­la­bo­ra­tion ? Il y a sans doute tout le petit jeu des embrouilles qui n’arri­vent pas à s’assu­mer fran­che­ment en désac­cords, des rumeurs col­por­tées sur tel ou telle, toute cette machine à pro­duire des iden­ti­tés et des étiquettes bien pra­ti­ques quand il s’agit ensuite de les ranger en orga­ni­gramme… Mais plus essen­tiel­le­ment le pro­blème semble concer­ner la den­sité poli­ti­que des « mou­van­ces » poten­tiel­le­ment ciblées par la police. Autrement dit, ce qui peut per­met­tre de l’empê­cher d’opérer pré­ven­ti­ve­ment, c’est tout sim­ple­ment ce qui d’ordi­naire doit rendre nos exis­ten­ces et nos ini­tia­ti­ves poli­ti­ques un tant soit peu viva­bles : un peu moins de défiance et de res­sen­ti­ment, un peu d’intel­li­gence dans les conflits, un tant soit peu d’inté­grité ou de sin­cé­rité et sur­tout une soli­da­rité maté­rielle et affec­tive, qui soit à la hau­teur.