Chroniques grecques- N°1

Mot-clefs: Resistances
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De la situation sociale et révolutionnaire en Grèce, janvier 2012.
Nous quittons le confort superficiel de pacification sociale en France pour nous rendre sciemment au cœur de toutes les tensions révolutionnaires au niveau européen. Une « dernière » fois, nous assistons avec rage impuissante la PAF présente et active en ville pour les arrestations, à la gare pour les rafles et à l’aéroport pour les expulsions.

En moins de 24 heures arrivés à Thessalonique, nous voilà déjà acclimatés à l’atmosphère de misère mêlée à celle de toutes les tensions sociales désormais propres à la Grèce. Nous arrivons dans une période « particulièrement calme », comme nous nous entendons dire un peu partout. Depuis les dernières journées de grève générale « horribles » et « pourtant tragiquement logiques » de octobre 2011 qui a vu les forces de combat staliniennes protéger virulement le Parlement de Athènes par une explicite collaboration avec les chiens de garde et toutes forces répressives d’État, les différentes franges du peuple se retranchent dans une fragile accalmie où couvent toutes les frustrations accumulées face à la violence sociale croissante.

Arpenter les rues de Thessalonique, deuxième ville du pays avec un million d’habitants acculés par 40% de chômage, entre les figures souriantes et confiantes forcées de ces jeunes géorgiens et albanais, population immigrée principale en Grèce et premiers touchés par les violentes offensives du Capital et de la bourgeoisie, qui survivent par la vente ambulante et sauvage dans la rue de produits de toute sorte, des chaussures aux dérisoires paquets de mouchoirs, est une chose qui vaut toutes les analyses théoriques sur la misère sociale, tragiquement évidente. Le camarade qui nous conduit rappelle la persécution répressive et véritable terreur policière à l’encontre des vendeurs ambulants qui est devenu un enjeu de lutte pour les camarades qui interviennent autant que possible lors des rafles-surprises.

Contraste schizophrénique d’une société spectaculaire-marchande en décomposition, entre les soldes où s’agglutinent les citoyens en quête de stabilité consommatrice et les séries interminables de locaux ruineux et abandonnés pour cause de faillite forcée. Un mélange oppressant de prospérité touristique voire colonisatrice des middle class et classes aisées locales ou venant de l’étranger et la réalité boueuse et poussiéreuse de ces vieillards cherchant de quoi manger ou se vêtir contre le froid dans les poubelles, des enfants immigrés « vendeurs de mouchoirs » qui percent violemment et silencieusement la vitrine marchande et capitaliste de brèches ensanglantées de vies brisées.

Cette maladie inhérente et maintenant trop visible propre au régime capitaliste transpire cependant et désormais en une évidence collective à travers toute la population. Les barrières spectaculaires entre les différentes couches sociales sont à la fois renforcées en béton armée et à la fois destructibles d’une simple brise fraîche et cinglante : la réalité sociale et sa consistance de guerre. Pauvreté et abondance marchande cohabitent, chômage et locaux en faillite sont voisins des grosses voitures et boutiques de luxe. Cette cohabitation n’en est pas une. Elle a toujours semblé être « naturelle » dans la logique capitaliste mais elle ne peut plus l’être, ni dans les consciences ni dans la rue. Les poubelles de magasins sont pillées tant par les mouettes, chats et chiens errants que les nouveaux chômeurs à la rue, et les vitrines étincelantes de milles lumières artificielles ne peuvent plus recouvrir les ombres des silhouettes étendues dans la rue ni les portes défoncées des locaux vidés voisins. Telle est la transpiration et la sueur d’une réalité sociale chaotique, définitivement chaotique, qui gifle les consciences entre ces deux perspectives : chaos inhérent et nature propre au régime capitaliste ou « accident » de ce dernier par une « crise exceptionnelle ». Surgit, avec la question de l’avenir transformée en réponse du futur, la question de la mémoire de ce chaos social qui trouve sa réponse dans la mémoire des luttes. Guerre sociale, évidemment. Guerre de classes ? Nous voyons, autour de nous, chacun voit, autour de lui, la mise à mort stricte, sociale, puis physique, des individus puis de franges entières de la classe des exploités et dominés, à vitesse variable, mais sans marche arrière.

Le seul point de jonction, le seul croisement, la seule intersection entre ces deux mondes, celui spectaculaire-marchand et celui irrémédiablement réel, social et physique, est un carrefour de tranchées, un carrefour de confrontation directe : pas un mur qui ne soit recouvert d’affiches ou de graffitis révolutionnaires, pas une grille sans banderole, pas une place sans appel à rassemblement ou manifestation.

Censés être accueillis dans un squat anarchiste et ancienne usine de vêtements, ce dernier a été attaqué de manière exceptionnelle par des groupes de hools. À savoir que depuis récemment, les camarades investissent le milieu populaire du football pour déployer des banderoles à messages politiques et révolutionnaires, contre le gouvernement, l’État, la répression, etc. De fait la célèbre « légion » antifa de l’équipe de St Pauli se trouve confrontée à de nouveaux groupes ultras en phase de politisation, et de par l’intervention des camarades de nouvelles tensions et possibilités surgissent. Toujours est-il que nous voilà redirigés vers le squat de « l’école de l’apprentissage des libertés », école libertaire autogérée.

Grande et vieille bâtisse occupée et squattée depuis un an, et qui a subi une seule attaque frontale de la police avant que celle-ci choisisse l’infiltration via des agents civils, une véritable structure autogestionnaire s’est créée, à proximité du quartier étudiant et de l’hyper-centre, développant un marché populaire et horizontal privilégiant la culture et la vente à prix libre de produits agricoles locaux, un bar avec performances et spectacles de lutte, et à l’étage une école libertaire qui propose toutes sortes de cours libres pour tout âge, avec une majorité de jeunes trentenaires, tels que la photographie, l’apprentissage de langues (français, allemand, espagnol, alphabétisation au grec), la sculpture, la peinture, le théâtre, la danse, etc. Ce dans une perspective de résistance et de substitution aux structures éducatives existantes et dominantes en décomposition. Sans affiliation ou position politique clairement affichée, l’influence anarchiste est évidente et omniprésente avec infokiosques et affiches-tracts de résistance.

D’après les personnes essentiellement investies dans le projet, il semble qu’après un an d’existence et d’intimidations policières, le lieu est maintenant grandement soutenu et appuyé par la population du quartier qui fait vivre le lieu et participe aux différentes activités. Aussi, il ne s’agit pas à proprement parler d’un lieu « alternatif », mouvance particulièrement à la mode en France ou en Allemagne, mais d’un lieu de résistance, fondamentalement populaire et horizontal, qui fonctionne par Assemblées Générales régulières sur diverses questions précises et communiquées à l’avance afin de permettre à chacun d’y réfléchir en vue d’une position collective décidée et fixée lors de l’assemblée. Il n’y a pas de Collectif, pas d’organisation particulière mais un libre investissement individuel et collectif en perpétuel devenir qui jongle avec les obligations sociales. Par exemple, les cours de langue et de « formation politique » (prédominants) comme la plupart des cours de l’école libertaire ont lieu le soir à partir de 18h, après que la plupart des gens aient terminé leur journée de travail-salarié. Chaque jour, des plats sont proposés aux personnes venant boire un verre le soir, bouquiner, discuter ou jouer, pour un euro. La cuisine est préparée en amont par un ou plusieurs camarades mais pour le reste, tout fonctionne en libre-service ainsi que pour la vaisselle, sur l’évidence collective du « Do It Yourself ».

Un autre lieu de résistance influent à Thessalonique, l’usine occupée « Ethernet », animée par des groupes anarchistes actifs locaux, existe depuis huit ans. Structures gigantesques de vieille usine de vêtements d’environ 35’000 m², le lieu peine actuellement à trouver de nouvelles dynamiques impulsives, ayant pourtant développé de nombreuses structures autogestionnaires et populaires : 10’000 m² d’installations de pistes de skating, plusieurs salles de concert, des salles de sport et musculation, d’escalade, de danse, une salle informatique et internet, un bar, plusieurs salles de projection et lieux collectifs pour diverses assemblées décisionnelles, des salles de performances et spectacles traitant essentiellement de l’histoire des luttes. Le lieu sert également de point de départ, de jonction et d’arrivée sécurisée (contre la police) pour diverses manifestations initiées par des groupes radicaux et anarchistes révolutionnaires.

Comme partout en Grèce, la situation à Thessalonique reste difficile en termes de résistance populaire élargie. De nouvelles taxes ont été récemment créées et imposées par le gouvernement d’unité nationale par rapport à l’électricité, en plus de l’augmentation démesurée des prix des denrées alimentaires les plus basiques. Suite à ces nouvelles mesures antisociales, de larges franges de la population refusent de payer, essentiellement par l’incapacité la plus stricte à payer. De nombreux appartements ont leur source d’électricité coupée depuis plusieurs mois, et des solidarités locales à l’échelle des quartiers s’organisent et se mettent en place pour partager les ressources d’énergie en électricité, mais également pour l’eau et le gaz. Quant aux initiatives des travailleurs de ces industries d’énergie refusant de couper l’électricité aux familles et même coupant sciemment les ressources d’énergies des ministères, qui ne paient pas un centime de ces taxes, elles demeurent rares et de fait grandement réprimées.

Ce que nous entendons la plupart du temps est la formule du « chantage de la peur », qui fonctionne avec une implacable logique d’écrasement des individus : la plupart des travailleurs qui parviennent à garder leur poste ne sont tout bonnement pas payés, depuis plusieurs semaines voire plusieurs mois. Ou bien sont déjà prévenus que dans cinq mois, il n’y aura plus de versement de salaire pour faute de manque de monnaie. Face à cela, et les taxes qui se multiplient, les gens attendent, tiraillés entre la nécessité urgente de créer de nouvelles structures de réappropriation des ressources d’énergies ainsi que celles de production et de distribution des denrées alimentaires, contenues et refoulées par le besoin immédiat de survie individuelle à garder tant que possible son travail, même s’il n’est plus rémunéré, parfois depuis huit ou dix mois déjà. La peur et l’isolement, armes de tout temps de la bourgeoisie et du Capital, parviennent à contenir tout élan populaire irréversible, par la menace d’un chaos économique et social démesuré en cas de non soumission et de refus d’accord syndical.

La multiplication des mesures étatiques antisociales vont de pair avec la militarisation de la gestion sociale, notamment par l’occupation militaire permanente de divers endroits stratégiques par les forces antiémeute MAT (équivalent des CRS en France) comme, par exemple à Thessalonique des points précis du quartier étudiant, la station de TV locale ou encore l’Ambassade turque (davantage sujette à des actions ou attentats nationalistes) qui est surtout située à proximité d’un des quartiers où résident les groupes anarchistes actifs les plus virulents de la ville.

Situation de guerre de moyenne intensité.

Mais toute l’intensité de la violence sociale qui couve et recouvre toute possibilité populaire s’est concentrée dans les regards à la fois menaçants, suppliants et désabusés de ces bandes d’enfants immigrés, géorgiens ou albanais, vadrouillant dans les rues aux heures tardives, fouillant les poubelles comme le nombre incalculable de chiens et chats errants à la recherche de quoi se nourrir. Nous voir parler une langue étrangère, non grecque, et isolés, leur impulse la perception de proies et les voilà nous assaillir, affamés, à quémander une pièce ou un bout de pain, mimant le geste de manger. Nous les voyons commencer à attraper nos sacs, fouiller nos poches de pantalon et de blouson, à la recherche forcenée de la moindre monnaie. Il n’y a rien à leur dire à ces enfants-là, rien à leur expliquer, rien à leur justifier, et nos regards bravent difficilement les leurs, impuissants où le mot solidarité n’a pas de sens sans brioche chaude abondante à leur offrir. L’évidence de notre impuissance, l’évidence de notre insolente présence, l’évidence de l’absurdité de notre bagage militant face à des enfants pauvres mais encore fiers et joueurs dans leur misère. Et qui sait de quoi est capable un homme qui meurt de faim. Ils auraient sorti une lame pour nous dépouiller de nos quelques euros et serions forcés de nous défendre, que nous les comprendrons dans leurs forces vives, exactement dans la même évidence inévitable de l’impossibilité stricte à les comprendre. Violence sociale ordinaire où si nous n’avons pas les armes pour attaquer le premier supermarché où leur offrir toute nourriture abondante ni butin caché de banque pillée, nous n’avons qu’à nous restreindre au strict silence vaincu. Au moment même où la nouvelle se répand dans tout Thessalonique que les chiens errants affamés et mourants commencent à attaquer et tuer les chats pour étancher leur faim, dans la crainte immédiate de possibles attaques sur des enfants, des enfants errent également, égarés entre la faim et l’abandon, la violence et la nuit.

Linia et Ielmos – 24 janvier 2012.